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50km de Lalinde 2008, Vertiges ibériques

img 0116La saison 2007 a démarré de façon chaotique mais s'est finie dans l'allégresse, la tête pleine de projets, en ligne de mire la Badwater 2010. C'est donc le coeur gorgé d'envie et les jambes impatientes que je démarre 2008 à Lalinde pour la classique de ses 50 kilomètres, un parcours mixte typé trail avec 800 mètres de dénivelé positif, autant de négatif, un parcours de carte postale et une organisation aussi impeccable que chaleureuse.

En sortie d'un hiver studieux et appliqué

Trois semaines après les 24 heures d'Aulnat en novembre, la rencontre californienne de Jean Pommier et notre sortie, véritable guet-apens panoramique et vallonné, m'ont mis sur les rails d'une préparation sérieuse. Je pense souvent à ce Jean là, à sa façon de se préparer avec abnégation et assiduité. Son exemple en tête, j'ai dès décembre suivi un entraînement assidu, bâti sur des bases simples, guidé par l'expérience, l'envie et surtout le plaisir. De ce point de vue, je crois avoir progressé. Je me fais confiance dans la préparation. Sans douter de mes choix et autres options, je multiplie les sorties en équilibre(s), de plus en plus longues, devenant ainsi plus encore un randonneur courant, jubilatoire et contemplatif, amoureux du geste et de ce shoot d'endorphine qui efface tout. Ou presque...

Sur la route lointaine et californienne promise pour 2010, j'ai déjà coché quelques étapes pour cette année 2008 ; Belvès et son 100 bornes en avril puis le 24 heures de Léognan pour la nuit la plus courte du calendrier -celle du 21 juin- seront de belles mises en bouche. Et plus, je n'ai jamais fait Lalinde, la classique de mars, la vieille course dont l'histoire s'est écrite bien avant que les trails ne s'appellent les trails. J'ai en tête cette photographie sépia de mon père dans notre album de famille, cette image prise quelque part au dessus de Trémolat ou Mauzac dans un de ces cingles qui a du le voir courir dans son enfance périgordine. Lalinde, Mauzac, Cours de Pile, autant de noms qui me rappellent mes jeunes années, les week-ends chez mon oncle, mon premier vrai triathlon à Mauzac en 1988 et puis finalement tous ces moments qui finissent par bâtir les adultes que nous sommes aujourd'hui.

Après un hiver à courir studieusement, je prends donc la décision d'aller à Lalinde mais sans en faire un objectif, ou plutôt si, celui d'aller y faire une sortie longue et de retrouver quelques copains. La stratégie sera donc simple, les 30 premiers kilomètres pour voir et la suite en fonction de l'état des jambes et de la tête. Un peu flou. D'autant plus flou que cette épreuve viendra clôturer une longue période de volume et d'intensité avec par exemple une sortie de 3h20 deux semaines avant et un doublé, 2h50-2h20, le week-end précédent. Bref pas de quoi espérer une performance et en conséquence l'objectif numéro 1 porte un nom, PLAISIR.
Plaisir partagé de surcroît car Nathalie, mon épouse, a décidé de faire l'épreuve de marche de 24,150km en doublure du trail long. Ce sera une première pour elle et son amie Régine qui l'accompagne. Ca fait donc quelques semaines que l'on marche régulièrement ensemble (un exercice que je trouve plus fatigant et moins naturel que la course) et elles aussi ont l'air de partir sur le même unique objectif, celui de la douceur dans le mouvement.

Nous voilà sur la ligne de départ, le lendemain matin. La journée s'annonce belle et douce. Marcheurs et coureurs sont nombreux et nous nous plaçons sur le devant de la ligne où nous retrouvons quelques têtes connues, dont celle toujours hilare de Vincent Bompart dont la bonhomie et la sympathie sont proverbiales dans le petit monde de l'Ultra. L'occasion pour moi de me faire chambrer sur ma tenue vestimentaire très typée US. Outre le bidon à main que je porte toujours et qui est un article très typé « outre atlantique », mon short de trailer américain me vaut quelques railleries. J'ai beau faire l'éloge de ses qualités techniques (« il a de grandes poches, il est ample, la couleur est sympa, ça fait cool. » et autant d'autres arguments très objectifs), je peine à convaincre que je ne cherche pas à faire le malin avec mon short. de plage. Bon maintenant et puisque nous sommes entre nous, je dois avouer que si les coureurs américains se mettaient des plumes dans le derrière pour courir, je ressemblerais certainement à un gallinacé. Cocorikico ! Fermons la parenthèse « Gala-Voici » et passons à ce qui nous importe vraiment, la course !

Prudence, modération et équilibre en fil rouge

Le peloton est imposant mais les premiers kilomètres sur route l'étalent longuement. Comme promis et prévu, je pars doucement, en équilibre façon footing en laissant filer les costauds et autres présomptueux au rang desquels j'ai figuré des années durant avant de comprendre que non, finalement, je n'ai pas la caisse pour cela.
Très vite, une première bosse, sèche et traîtresse, tente de nous cuire cuisses et mollets. Je trouve dans mon catalogue des expériences malheureuses mille et une raisons de brider encore un peu plus mon allure déjà lente. Un oil sur le cardiofréquencemètre me confirme que cette prudence m'assure un confort du cour, du corps tout autant que de l'esprit. Sur le haut de la bosse, je retrouve une veille connaissance de mes années triathlon, ces années laissées à « des rides aux coins des yeux » de ce jour, à « des envies de bien être et d'équilibres » de ces moments. Une époque lointaine dont je regrette parfois la sensation de puissance physique tout en sachant que ma quiétude de quadragénaire vaut toute cette illusion de puissance. A cet instant, je ne pense pas retrouver un jour ces sensations de vitesse enfouies dans mon coffre fort des plaisirs passés. A cette seconde, j'ignore que les kilomètres qui me séparent de l'arrivée vont retraverser une fois encore pourtant les flammes de ce paradis de l'effort total, celui qui vous retourne les bronches comme une chaussette et vous laisse la tête dans une ivresse folle et improbable. L'ivresse de l'Homme qui l'espace de quelques minutes s'est senti fort, invulnérable, vivant à en être éternel.

Vers Cange, nous avons emprunté depuis quelques minutes les premiers sentiers et perdu de vue depuis belle lurette la tête de l'épreuve qui mélange les premiers des 50 et des 25 kilomètres. Le parcours est large, peu technique, le sol est souple, c'est un régal que je goutte de tous mes sens avec un plaisir rare.
Je navigue au milieu d'un groupe de 5-6 gars, groupe qui se fait et se défait au fil du relief et des changements de direction. Je suis en équilibre, à l'écoute de mes sensations. Je me sens bien, très facile même si les jambes ne me paraissent pas d'une légèreté remarquable.

Peu après le passage devant le photographe de l'épreuve dans une descente, nous arrivons au premier ravitaillement qui marque la séparation des deux épreuves. Je jette un coup d'oil sur la gauche, vers le circuit le plus court en pensant à ma Nathalie qui l'empruntera et je plonge sur la droite vers la boucle longue. Je trottine alors autour de la 25 ième position.
Un ou deux gars reviennent de l'arrière pendant que nous nous laissons glisser dans de jolis sous-bois sur des parties un peu plus techniques mais toujours faciles à courir. Notre groupe s'anime même de discussions et comme d'habitude, je ne suis pas en reste pour la tchatche. Un faux plat montant humide sous des arbres nous mène à une traversée de route puis immédiatement à une première côte raide sur chemin. Je monte en tête du groupe avec prudence et relance sans forcer sur le long faux plat qui suit. Un coureur en noir revient sur notre groupe et nous dépose sans un regard avec une facilité déconcertante. Impressionnant... Comme mes compagnons, je ne veux pas accrocher ce météore. La prudence prévaut et les causeries reprennent.
Le kilomètre 10 est passé en un peu plus de 48 minutes dans la facilité et nous plongeons vers le bourg de Mauzac au bas d'une longue descente. Mauzac, la Dordogne et le plan d'eau. Mauzac, théâtre de mon premier vrai triathlon, il y a 20 ans.

Une balade de gens heureux

Sur une petite place au bord de l'eau, je passe devant la maison de Madame Rousseau. Cette institutrice « à l'ancienne », croyante et pratiquante (je ne peux pas en dire autant.) mais aussi porteuse des valeurs d'une république laïque et d'une école au service de tous avait été mon institutrice de maternelle avant sa retraite. J'ai toujours gardé contact avec elle comme un lien avec des valeurs fondatrices de la France dans laquelle je me reconnais. Ces valeurs que j'aimerais transmettre à nos filles, celles de la liberté et de la dignité, celles de choses profondes qui ne font pas bling-bling. En passant devant la maison aux volets bleus, je pense avec émotion et gravité à tout cela. A mon enfance, à ce jour de l'été 88 où, mangé par le trac, je scrutais le plan d'eau lisse et superbe avant de plonger dans quelques années de triathlon un peu folles.
Un virage à gauche me ramène à l'instant de ce jour de 2008. Une longue montée nous attend et me voilà au milieu d'un groupe qui s'étale de plus en plus. La grimpette est longue, difficile mais la vue au sommet embrasse la vallée de la Dordogne, un horizon de sous bois aux couleurs de l'hiver à des kilomètres. Il fait frais, le soleil timide éclaire avec douceur la scène. C'est magnifique et je suis bien.

« Les gens heureux n'ont pas d'histoire », c'est du moins ce que l'on raconte. Telle pourrait être le résumé des kilomètres qui suivent le passage à Mauzac. Des chemins, quelques traversées de routes, des montées et descentes qui se succèdent tantôt raides, tantôt douces, tantôt techniques. Peu à peu, je suis incroyablement bien, facile avec une sensation de pouvoir tenir ainsi des heures et des heures durant. Depuis le départ, je m'impose dans les ascensions de ne pas dépasser 163 pulsations par minute. Je fais alors le tampon avec mes compagnons de route sans m'occuper de ces mouvements de course. Sans inquiétude. Insensiblement, je m'isole dans mes pensées. J'accompagne Nathalie dans sa marche, pense à nos filles, cours durant quelques instants dans Lone Pine au pied de la Sierra Nevada puis sur les plages désertes de l'Atlantique. Je me remémore quelques beaux passages de livres, pense à des choses à écrire. Le jukebox dans ma tête se met en route. Comme toujours. Je vis.

« Vas-y saute, monte, grimpe, à ton coeur
Sauve toi, n'aie pas peur!
Ouvre grand mon petit, il est temps d'avaler une énorme bouffée d'air frais »

img 0120A grandes inspirations, je m'enivre de cet air, je me saoule de ces sensations.
La mi-course que je passe juste avant les 2 heures (1h58'50 il me semble) nous a conduits dans une longue vallée, large et belle. Je suis 22 ou 23ieme et j'aperçois devant moi un groupe de trois coureurs puis plus avant un ou deux solitaires. Je sens au fond de moi que je finirai par manger tout ce beau monde. Je viens de comprendre au fond de cette vallée plate que je suis dans un très bon jour. Un très grand jour comme je n'en ai pas connu depuis des lustres.
Je lévite sur ce chemin, léger, léger. Je ne ressens ni gêne ni effort. Rien, tout est transparent, incroyablement clair. L'espace de quelques minutes, mon esprit bascule dans un trip de fou. Mes oreilles hurlent « Born to be wild » mieux que Steppenwolf, mes yeux rêvent en panoramique de Badwater. Depuis quelques mois, depuis cette décision d'aller là bas, j'y pense. J'y pense encore. J'y pense toujours plus.
A l'effort, mes progrès sont patents depuis un jour de Cannonball. Et là, aujourd'hui doit être mon jour. Je me retiens encore quelques kilomètres. Je suis confiant et patient.

«  Allez, allez  » me dit une voix

Au fil des bosses, je recolle aux gars de devant. Encore un peu de patience. Un passage dans une nouvelle vallée fraîche et dans des sous bois m'alerte sur un ventre prompt à se tordre. J'ai juste un peu frais au bide. Rien de plus.
Une nouvelle bosse, «  allez, allez  », je commence à m'encourager à haute voix. Aussitôt, je tourne gentiment la poignée. Je teste le groupe dont les membres qui avaient -contrairement à moi- sauté le précédent ravitaillement semblent trouver le temps long. Je me sens plus frais qu'eux et me bride jusqu'au poste de ravitaillement du kilomètre 32. Je me sens facile, frais. Je me balade et partage même une pâte de fruit avec un coureur qui commence sérieusement à s'étioler.
En arrivant au ravitaillement placé dans une grange que nous traversons, je suis 20ieme mais entrevois déjà quelques places à gagner. Une dernière fois, je prends le temps de me ravitailler avec calme et méthode. Je refais le plein du bidon, grignote un peu.
Pour tester le moral des coureurs du groupe, j'annonce «  si on veut faire dans les 10, c'est le moment  ». Leur réaction me booste et va me transcender. Ils ne sont pas au mieux. C'est bon signe. pour moi et je me lance !
Coup de bluff magistral, je repars vite, de plus en plus vite, et puis j'embraye franchement. Le chemin se fait étroit et plonge dans un sous bois.
«  Allez, allez  ». Ca y est, je suis seul. 17ieme et seul.
«  Allez, allez  », je me lance dans la descente façon cross. Je boxe les branches, passe d'un appui à l'autre.
«  Allez, allez  ». A chaque encouragement que je fais claquer à mes oreilles, je relance, cinglant ma volonté pour la tenir un ton plus haut. Au sortir du bois, la route monte. J'enquille et me retourne, je ne bride plus qu'à peu mon effort. Un seul coureur m'a suivi à distance. Nouveau long passage dans les bois.
«  Allez, allez  ». Je file d'une foulée nerveuse de crossman. Je reprends les échappés de la première heure un par un, fondant sur eux à une vitesse qui me semble parfois folle. Je me colle « pied à la planche » ou presque. A peine le temps de les apercevoir entre les arbres, je suis dessus et je les dépose. Je me sens fort, je tourne encore un peu plus la poignée, presque à bloc. Mes sensations sont terribles, mon tachymètre à 160 sur le plat. Parfois, le derrière des cuisses me renvoie une sensation de fatigue. Je gère sans inquiétude et continue sur un fil de rasoir. 15ieme, 14ieme, 13ieme, 12ieme, je suis comme un bulldozer. Je suis un souffle, une foulée. Je ne pense plus. Je jouis de tout ça.
«  Allez, allez  ». Je fonce de tout mon corps, de toutes mes envies. Des années en arrière, je cours des années en arrière. Je revis.

En arrivant à Cause, la route descend dans le village qui marque le kilomètre 40. Sur la droite, une grange devant laquelle des tables ont été dressées. Il y a là une poignée de spectateurs que j'ai déjà aperçus vers le vingtième kilomètre. Il y a aussi des dames qui s'occupent du ravitaillement. Il y a surtout un coureur, un gars sorti de nulle part avec un look d'enfer : un grand short, des cheveux blancs, le sourire au coin des lèvres. Je fais le plein rapide du bidon, je grignote un peu, de la pomme, un bout de banane. A cet instant, je décide de griller les deux prochains ravitaillements pour finir en trombe. Je repars aussitôt en profitant pour ravir la onzième position.
C'est inespéré et je repars à bloc dans la descente herbeuse. Un coup d'oeil derrière pour comprendre que j'ai fait le trou en quelques minutes et me voilà rassuré.
Au bas de la descente, j'ai des jambes légères, légères. Je rentre plus encore dans l'effort et profite à peine d'un paysage de prairie. La longue côte suivante se profile sur la gauche mais surtout au loin j'aperçois le dixième. Je suis transcendé, comme un fada et j'en remets encore une louche. J'entame la bosse à ma pogne sans me mettre dans le rouge mais je fonds littéralement sur celui qui me précède. Peu à peu, je hausse le rythme en sachant pertinemment que je joue avec le feu, une sorte de jeu dangereux que je sais ne pouvoir tenir plus de 10 kilomètres, juste de quoi arriver. Et encore. Il y a bien longtemps que je n'ai pas atteint de telles intensités dans les efforts, surtout si longs. J'en éprouve une joie incroyable. Je ressens des sensations enfouies au fond de moi, de mon corps, de mes souvenirs depuis si longtemps.
Au plus fort de la pente sur le large chemin, je rattrape le coureur que j'avais en point de mire. Il a l'air d'être en galère, son allure est sensiblement plus faible que la mienne et je le dépose véritablement. Je fais ainsi mon entrée dans le top 10, un « objectif au mieux » que je m'étais fixé avant le départ. Depuis quelques minutes, mes «  allez  » sont plus nombreux et plus brouillons. Je rentre dans le dur par instants sans ressentir pour autant la moindre douleur. Je dose l'effort, jouant des pulsations à l'unité près.
En haut de la côte, au milieu de champs, on traverse une route et on reprend le chemin qui zigzague le long de quelques maisons. J'aperçois à 500 mètres devant moi un coureur en noir. Là je lâche tout. Le tout pour le tout.

Mes «  allez  » rythment une expiration sur deux ou presque. L'intensité est montée d'un cran. Clairement. En sortant du chemin au milieu des maisons, je tourne à gauche sur une route en prenant à peine le temps d'apercevoir une belle maison en bois en contrebas, au milieu d'arbres sur la droite. J'ai perdu ma prochaine proie de vue. Mes «  allez  » se densifient encore. Heureusement que je suis seul, j'aurais pas l'air d'un couillon sinon.

«  Venga, venga  » et que tourne ma tête

J'ai sauté à présent sur un autre fil d'équilibre, jouant les funambules sur un câble dangereusement tendu que je sais ne pas pouvoir tenir longtemps. Pourtant, je ne lâche rien et hausse même encore un peu le ton, faisant prendre quelques pulsations de plus à mon cour qui navigue alors dans des zones que je traverse d'ordinaire au-delà de 15 km/h. Ma voix se déchaîne, se perd au-delà des Pyrénées, mes «  allez  » se font «  venga, venga, venga  » qui claquent et cinglent à mes oreilles.

Voilà mon coeur reparti presque 20 ans en arrière, le week-end du 11 novembre 1988. Le samedi, je suis descendu avec des amis des Anonymes du Campus (mon club de l'époque) de Bordeaux à Biarritz pour assister à l'arrivée des 24 heures au cours desquels un copain du club a passé la barre des 200 kilomètres. J'en suis baba. Le lendemain, nous sommes au départ de la classique Behobia/San Sebastian, un « 20 bornes » réputé qui compte des milliers de coureurs. J'ai du ruser pour me faire une place parmi l'élite sur la ligne de départ. Au coup de pétard, je dois me battre pour faire ma position. Mais je ne me pose aucune question, ne réfléchis pas et je n'ai peur de rien. J'ai gagné en costaud le duathlon de Pessac un mois plus tôt, alors.... Je me mets donc dans le rouge dès les tous premiers kilomètres, aspiré dans un peloton qui navigue entre la cinquantième et la quatre vingtième place. Après le kilomètre 10 que l'on passe en moins de 34 minutes, une côte se profile face à nous, une côte qui se dresse longue et dans laquelle le public déjà omniprésent depuis le départ s'est massé par centaines sur plusieurs rangées. Au fur et à mesure que l'on s'élève, le passage laissé aux coureurs se fait plus étroit voire minime. Des voix hurlent dans mes oreilles «  venga, venga, venga  », «  animo, venga, venga  ». Je ne comprends rien, mais cette bronca, ces cris aigus me transcendent, «  venga, venga, venga  ». Sur le sommet de la bosse, ma vue se brouille dans l'effort, je ne distingue plus rien. Les cuisses, les bronches qui s'embrasent ne sont rien à coté de la sensation de vitesse, l'impression de voler sur la route. Malgré le départ rapide, notre allure ne faiblit que très peu. En arrivant dans la longue ligne droite finale le long de la plage, les encouragements montent d'un public retenu par des barrières. «  Venga, venga, venga  ». Le bruit, l'effort me tournent la tête. Un vertige m'accompagne tel un tourbillon qui emportera ces dernières minutes d'efforts dont je n'ai aucun souvenir. La ligne d'arrivée passée, je m'écroule. Je suis cuit, mort, rôti, explosé. Moribond mais heureux. J'ai gardé de ce jour ce vacarme dans le creux de l'oreille, «  venga, venga, venga  », dont le souvenir m'est si agréable.

Parfois mes actuels compagnons d'entraînement du midi s'amusent de mes encouragements que je m'auto-distille lors des séances de rythme. Mes «  allez  » qui redoublent «  allez, allez  » puis deviennent «  venga  », leur signifiant au passage que je m'occupe sérieusement de l'effort.

Ce sont ces vertiges ibériques que je retrouve en passant devant le ravitaillement de Baneuil, kilomètre 43, village que nous traversons en nous époumonant dans une belle côte. Pour la première fois, mes jambes sont un rien douloureuses. Ce n'est pas la longueur mais bien l'intensité de l'effort qui me limite là. D'ailleurs, je ne déboule pas vraiment sur le coureur qui me précède. Une descente sur chemin arrive et je l'aborde avec prudence, sachant qu'émoussé, je risque la chute ou le faux pas. Sur le bas de la descente, je passe l'homme en noir, celui là même qui nous avait déposés vers le kilomètre 10. Un mot d'encouragement et je me concentre mettant en route encore un fois mon usine à «  venga, venga  » qui m'amène un peu plus loin dans l'effort. A cet instant, nous sommes sur un petit chemin superbe en sous bois au milieu des marcheurs du 25 kilomètres que l'on retrouve sur le parcours de nouveau devenu commun. Pour ne pas être ridicule ou du moins trop ridicule, je reprends des «  allez  » toujours plus fréquents mais plus conventionnels. Cela permet aux marcheurs que je rattrape de m'entendre arriver. Pensant que je les encourage, ce que je fais parfois d'un sourire ou d'un geste, ils me laissent le passage en me renvoyant des «  bravo  », des «  allez  », des «  c'est bien  » qui me galvanisent.

Je ne me suis pas retourné depuis que je suis passé neuvième. Je n'ai même pas vu le panneau du kilomètre 45, passé juste après que je double mon camarade de jeu. Je suis maintenant dans une côte, un mur sur un chemin. Mon cour s'affole à 180, mes cuisses me brûlent mais je sais que c'est une des dernières difficultés sinon la dernière. Les marcheurs que je double dans la pente semblent épatés de la vitesse et leurs encouragements redoublent. Je suis cabotin, définitivement et j'en remets donc encore un peu, tournant la poignée encore plus en coin au risque de brûler les dernière gouttes d'essence qui me restent.
«  Venga, venga  ». Mon cour s'affole. Boum, boum, boum.
«  Venga, venga  ». Mes tempes palpitent. Boum, boum, boum à chaque seconde.
«  Venga, venga  ». Je suis mort mais déborde de vitalité.
«  Venga, venga  ». Je cours dans le bonheur, jouissant de ces sensations retrouvées.

En haut, je relance encore. Je suis fou. Le dernier ravitaillement pris d'assaut par les nombreux marcheurs est à une centaine de mètres sur le bord de la route. De loin, je distingue Nathalie et Régine qui en repartent. Régine m'aperçoit, Nathalie sort l'appareil photo et j'en rajoute encore un peu dans l'allure, poussant maintenant un «  han  » de bûcheron à chaque expiration. Les filles m'épatent d'être déjà là, fraîches et souriantes. Ca me fait plaisir. Je passe comme un diable sortant de sa boîte, criant «  neuf, je suis neuf  » en passant. Neuvième évidemment car sinon, je commence à m'user. Je bois toujours à intervalles réguliers mais après avoir obliqué à droite sur une route qui descend, je me dis qu'il est grand temps de prendre un dernier apport de sucre. Dès que je reprends un chemin, je profite de l'allure plus lente pour attraper la compote que je transporte dans la poche du short, le fameux short technique. Bien m'en a pris. Le chemin se fait boyau, une longue partie technique dans laquelle je me lâche comme je ne pensais plus savoir le faire en descente. Les marcheur sont gentils au possible, me laissant le passage en m'encourageant. J'y réponds d'un sourire entre deux «  han  » et autant de «  allez  ».

img 0128Dernière partie sur chemin, dernière session de crossman, dernières sensations de glisser dans un paysage, slalomant sur la meilleure trajectoire. Un véritable régal.

Je retrouve la route sur les hauteurs de Lalinde. La vue est magnifique sous le soleil. Il reste peu de kilomètres. Heureusement. Je monte dans le rouge, j'ai chaud, limite mal de tête sur ce faux plat montant qui nous mène à un pont. On bascule sur la gauche. Me voilà sur le bord du canal. Plus que deux kilomètres, un long bout droit. Je devine le huitième devant moi au milieu du flot des marcheurs. Pour la première fois depuis le départ, j'ai perdu ma foulée. Pfffuit. La longueur de l'effort vient de me reprendre. Je suis dans le dur ou du moins le serais-je si je cherchais à maintenir l'effort.

Peu avant le dernier pont, à quelques hectomètres de l'arrivée, je relâche d'un rien, retrouvant un équilibre, un plaisir incroyable. Je suis content, savourant par avance le chrono et une performance inespérée au matin de ce 2 mars.

En 3h54, je prends une neuvième place porteuse de beaucoup d'espoirs pour la saison qui vient. Plus que le résultat, c'est la manière qui prime. Celui qui occupe la vingtième place qui était mienne au km30 finit à 20 minutes de moi. Je viens une nouvelle fois de vérifier que la gestion de l'effort fait tout. Tout, la performance comme le plaisir même si aujourd'hui j'étais parti sur un tempo mental « entraînement ». C'est la quatrième fois en moins d'un an que je comprends que la course commence dans son dernier tiers.

Une demi heure après mon arrivée, Nathalie et Régine bouclent leur randonnée, le sourire accroché au visage. Bravo les filles. Vous avez déjà tout pigé.
Nous voilà réunis en une bande de potes prompts à refaire courses et mondes en toute simplicité. Nous sommes au diapason des organisateurs qui ne ménageront pas leurs efforts pour prolonger ces beaux instants de course dans un repas servi avec chaleur et simplicité. Merci, merci mille fois.
Le lendemain aucune douleur aux jambes ne vient me rappeler les efforts de la veille. Je me promets de revenir un jour sur ce parcours sur lequel souffle un esprit digne de l'époque Spiridon des années 70-80. Joli clin d'oeil, dans quelques semaines je serai à Belvès où ce fameux esprit en a marqué plus d'un (dont je suis) ici, à Millau, Migennes ou ailleurs. Nostalgie, nostalgie.

 

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2018, Ambassadeur Topo Athletic

100kmPia2017 toumazouJe suis depuis mars 2018 ambassadeur de la marque Topo Athletic qui fabrique d'excellentes chaussures de running à "drop réduit", 0 à 6mm.
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J'ai donc récemment reçu une première dotation avec  la version 2 de cette chaussure Fly Lite que j'aime beaucoup avec son drop de 3mm. Je ne manquerai pas de la tester intensivment très bientôt et de vous faire un retour d'expérience comme on dit dans le spatial.

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En courant un 100km, ceux du Spiridon Catalan en l'occurrence. Simple, non?
C'est donc ce que j'ai fait le samedi 4 novembre 2017. Au programme de ce jour, une température agréable, des organisateurs au petit soin, des copains retrouvés et croisés 20 fois sur cet aller-retour à courir 10 fois.

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It's been so long...

ToumazouEntorse smallVoilà bien logntemps que le site n'a pas été mis à jour. La faute à la vie en général et des priorités mises sur bien d'autres choses du quotidien.
Depuis que je travaille à Bruxelles, j'ai evidemment moins de place pour la course : peu d'espace pour courir, peu de temps, plus de fatigue et donc moins d'envie. Moins de disponibilité aussi pour écrire et mettre à jour le site. Une famille en expatriation demande pas mal de disponibilité et d'énergie.

J'ai bein fait quelques courses mais sans possibilité de performances. Et quand c'était l'objectif, il n'était pas atteint. J'ai aussi fait de bonnes conneries, comme ce trail de 76km peu technique où je me suis tordu la cheville au départ mais que j'ai couru néanmoins durant 7 heures ce qui m'a valu le résultat de la photo.

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Qui suis-je ?

Vincent Toumazou

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guillemet-openLa terre, c'est le Paradis, le seul que nous ne connaîtrons jamais. Nous le comprendrons le jour où nos yeux s'ouvriront. Inutile d'en faire un Paradis, c'est le Paradis. Nous n'avons qu'à nous rendre dignes de l'habiter. L'homme nanti d'un fusil, l'homme qui a le meurtre dans le coeur est incapable de reconnaître le Paradis même si on le lui montre."
Henry Miller, Le cauchemar climatisé

Lexique

courir : v. i., se déplacer en agitant les jambes ou les pattes comme pour marcher mais à vitesse plus élevée.

simplement : adv., de façon simple, facile à comprendre.

plaisir : n. m., sensation, émotion, agréable de satisfaction.

envie : n. f., besoin qu'on a le désir de satisfaire.

bien-être : n. m., sentiment de bonheur, d'aisance spirituelle.