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100km de Belvès, le château de mon père

cpybernardmalhache bernardfaureIl y a quelques semaines, lors d'échanges avec la rédaction d'Ultrafondus, j'ai proposé de faire un récit à ma sauce des 100 kilomètres de Belvès. Un truc simple, rien de plus, avec de vieilles histoires que j'ai mille fois entendues, parfois vécues ou tellement entendues que je crois les avoir vécues. Et puis, pour donner de la consistance, j'avais dans l'idée de contacter l'ami belvèsois Bernard Malhache pour collecter informations, vieux documents. Fin mars, le contact était noué.

Dans la semaine qui a précédé l'édition 2008, Bernard a déposé chez mes parents une poche plastique avec quelques documents, « ses » archives ou du moins une partie de celles ci. Dès que j'ai mis le nez là dedans, j'ai compris que j'étais assis sur un coffre fort, une caverne d'Ali Baba, un trésor de plus de 30 ans d'histoires, de clichés en noir et blanc, de coupures de journaux jaunies. Des bouts de vies qui s'étalent devant moi à chaque passage de ma main dans cette poche, des images, des bruits, des voix, des tranches de film me reviennent. Des odeurs, des sourires, des larmes, des silences... Les pièces d'un puzzle, d'une histoire à reconstruire. C'est parti, cherchons les quatre coins, trions les bordures, commençons à assembler le puzzle Belvès avec méthode.

La course à pied n'est qu'athlétisme, au mieux marathon. Pourtant, un vent de liberté se lève

Le premier angle du cadre sera marqué d'un nombre, 1972, l'année 1972. Michel Fugain chante un beau roman, une belle histoire, Michel Delpech trouve que Marianne était jolie, sur le Larzac se joue une lutte idéologique. On roule en R16, les tapisseries des maisons se colorent en formes géométriques. La course à pied n'est qu'athlétisme, au mieux marathon. Pourtant, un vent de liberté se lève. Une course, les 100 kilomètres de Biel Bienne en Suisse donnent des idées à certains esprits libres, Spiridon commence à être plus qu'un nom et se dote d'un esprit et en cette année 1972 donc, naissent les 100 kilomètres de Millau, épreuve à « Style libre » unique en son genre dans la France de Pompidou.

cpybernardmalhache audaxEn 1972 aussi, les épreuves de longues distances entrent dans la maison Toumazou en même temps que mon père, Michel, perd ses dix ongles de pieds lors d'un brevet Audax à la marche de 100 kilomètres. Ce premier angle me plait bien pour commencer cette histoire. Cherchons le suivant.

Voyons, voyons. Tiens, Audax justement, appelons le deuxième angle "Audax" ! Du nom des brevets de longues distances à la marche, ce qui me permet d'introduire deux personnages dans le récit. Le premier, Michel Lavergne, enseignant et grand spécialiste de l'Esperanto, est un solide marcheur, un barbu à la mine bonhomme. Il a tous les traits pour faire un vrai personnage de bande dessinée ou mieux, le héros d'un film de Tati. En capitaine de route aguerri, il a guidé des centaines de marcheurs sur leurs premiers pas Audax et il a participé à quasiment toutes -sinon toutes- les éditions des 100km de Belvès. L'autre personnage s'appelle Bernard Malhache. Avec sa voix douce et ses yeux clairs qui pétillent, Bernard peut raconter les 100km de Belvès avec la passion de l'organisateur de l'épreuve qu'il a été. Bernard Malhache, Michel Lavergne et mon père se sont croisés sur ces Audax, ces épreuves à style libre à la marche et il est très clair pour moi que les histoires qu'ils ont vécues sur ces marches sont indissociables de cette histoire de Belvès. Je me souviens ainsi d'un dimanche de 1974 où, tout gamin, j'ai attendu avec ma grand-mère sur un bord de route près de Bordeaux le passage des marcheurs Audax du Périgueux-Bordeaux. Ces trois là étaient dans ce paquet, le meneur barbu sûrement devant et c'était peut être alors la première fois qu'ils se trouvaient réunis.

Le troisième angle est une pépite dénommée Spiridon. Spiridon comme cette revue bimestrielle en noir et blanc, à la couverture barrée de lettres orange "S-P-I-R-I-D-O-N" que nous tous, petits ou grands, guettions avec impatience six fois l'année. Spiridon, comme le Spiridon Club d'Aquitaine que mon père présidait et qui tenait réunion chez nous, réunions au cours desquelles je buvais les récits de courses d'Ultra, des Belvès, Millau, Migennes, faisant de ces anonymes spirdioniens mes héros de chair et d'os. Aujourd'hui je mesure comme ma quête sportive, philosophique ou spirituelle même, se met en perspective de cet esprit Spiridon.

Le quatrième angle est une année, 1978 ou plutôt un après midi, un dimanche, le dernier d'avril. Mon père qui je pensais parti vers une mort certaine deux jours auparavant vient de rentrer des 100km de Belvès, son premier à la course. Brûlé par le soleil et la canicule, le dos rougi à travers son maillot résilles "Ron Hill", LE maillot de l'époque, mon père trempe dans un bain chaud. Je l'attendais depuis des heures à Lacanau et maintenant je bois ses paroles, me jurant qu'un jour, ce sera mon tour.

Les bordures du puzzle doivent maintenant pouvoir s'assembler en noms, dates, faits, autant d'éléments objectifs. Et puis non, finalement vous allez me lire à présent comme j'écris. En direct, en temps réel, comme ça vient. Le subjectif va s'imposer et je vais tout vous raconter sans plan, sans contraintes, sans cadre. Librement, avec passion.

Adieu la méthode, au diable le puzzle. Je n'en viendrai jamais à bout. Cette histoire, ces archives prêtées, ces souvenirs, c'est une corne d'abondance, une source à laquelle je voudrais vous hydrater avec une misérable cruche qui déborde et ne peut tout contenir. Alors, buvons, rafraîchissons nous à la fraîcheur de ces pionniers.


De participants à organisateurs, il n'y a qu'un pas et Belvès accueille son premier 100 bornes à allure libre en 1977

L'épreuve de Belvès naît à la course en 1977. L'équipe des organisateurs -tous pratiquants de l'ultra, cet ultra qu'on appelle alors « grand fond »- compte en ses rangs Bernard Malhache et bien d'autres, tous derrière le Docteur Michel Carcenac.
cpybernardmalhache couvplaquette1997Chacun y trouve sa place, pleine et entière, d'initiateur à bénévole. Bernard l'avoue sans détour :  « Il a fallu que je vienne à Belvès pour découvrir la course à pied. Michel Carcenac dit volontiers qu'il m'a appris à marcher ! Dès 1971, j'ai participé aux différents brevets Audax 25/50km et rapidement un premier 100km puis dans la foulée un 135 entre Périgueux et Bordeaux. Nous étions murs pour découvrir Millau et ses 100 kilomètres à allure libre et il ne nous était plus possible de suivre un capitaine de route aussi gentil que pouvait l'être Michel Lavergne. De participants à organisateurs, il n'y a qu'un pas et Belvès accueille son premier 100 bornes à allure libre en 1977. La présidence du club revenant à Michel Carcenac, nous sommes une petite dizaine de personnes à nous partager les postes du bureau. Ainsi pendant 10 ans, je m'occuperai du secrétariat pour assurer ensuite la présidence du comité d'organisation de 1990 à 1999, mon épouse étant alors responsable du ravitaillement. »

Une histoire de passionnés, de bénévoles, un truc amical, voilà comment on peut présenter ce 100 bornes périgordin. Le parcours des débuts, il sera identique durant une vingtaine d'éditions au bas mot, se compose alors d'une longue boucle initiale de 66 kilomètres qui passe par Siorac, St-Cyprien, Beynac et son château, La Roque Gageac et son château où les coureurs reviennent sur leur pas pour filer sur le château de Castelnaud, celui de Fayrac, des Milandes, puis retour interminable vers Belvès. Le contrôle de passage se fait alors au collège, tout en haut du bourg au terme d'une longue pente raide. Puis les coureurs redescendent sur les remparts pour filer vers Monpazier sur un parcours aller-retour de 34 kilomètres. Pour la majorité du peloton, cette partie difficile, vallonnée, se fait de nuit, le départ ayant alors lieu à 14 heures. C'est sur cette portion, à quelques encablures de l'arrivée que Thierry Guichard totalement épuisé sera dépassé par un Gilles Dhiel météorique lors d'un championnat de France.

Nombreux sont les coureurs qui découvrent les charmes de la région à l'occasion de cette course, se laissant prendre sur la dernière partie par le charme du village de Monpazier et de sa halle, notamment de nuit.
Même ceux qui connaissent bien les lieux se laissent emporter par la profondeur du tracé et la dimension historique du terroir. Michel « Titou » Toumazou, mon père, y retrouve les terrains de son enfance. « Mon premier 100 km à Belvès en 1978 fut un moment de grande émotion et l'occasion de voir ressurgir un pan de mes souvenirs d'enfance en traversant presque tous les villages. Le retour depuis Monpazier dans la nuit noire, en compagnie de mon fidèle suiveur, fut plus laborieux mais en même temps j'ai connu un moment de paix intérieure d'une qualité exceptionnelle. J'ai connu l'ancien parcours en courant et le nouveau en suivant Vincent en vélo. Sur les deux, j'ai des souvenirs de ma plus tendre enfance.
A Monpazier j'y suis particulièrement allé une première fois durant six mois, après la mort de mon père, et plus tard durant une année complète. De santé délicate le médecin avait décidé de me mettre au repos général. Quand ma santé me le permettait, j'occupais mon temps en parties de billes avec les copains, là même où ont été tournés par la suite de nombreux films de cape et d'épée, et aux beaux jours je faisais des parties de pèche dans le Drop où foisonnaient les vairons. Ces sorties complétaient la lecture égayant pour un temps ma vie. »
Pour diverses raisons -notamment l'organisation des championnats du Monde- le départ est maintenant matinal et le parcours a changé, courant désormais sur une boucle tortueuse et bosselée Belvès-Sarlat-Belvès mais gardant un charme et une beauté des sites incroyables. Depuis toujours en complément des postes officiels, des tables de ravitaillements dressées par les habitants fleurissent sur le parcours en bouteilles d'eau, fruits, nourriture plus qu'épicurienne et attentions florales toutes plus touchantes les unes que les autres. On sent une pointe de nostalgie dans le propos de Bernard qui semble regretter la chaleur de la course jadis. « Ce qui est important, c'est d'avoir fait naître cet esprit 100km qui perdure toujours, même s'il n'est plus celui que j'ai connu. Faire naître une mobilisation de toute la population, laquelle attendait le jour de l'épreuve pour participer aux ravitaillements qui rapidement s'étaient transformés en repas de quartiers et de villages généralement bien arrosés, qui se passaient sous des tunnels de fraisiculteurs édifiés pour l'occasion en bordure de route et sous lesquels j'ai connu des chaleurs étouffantes, mais aussi des températures polaires.
Pour cette ambiance, l'abandon de la boucle de Monpazier et du passage à Belvès était une erreur. Je m'étais toujours refusé à le faire, préservant cet aspect convivial. Les nouvelles communes dans le secteur de Sarlat ne se sont jamais senties aussi impliquées. Et puis le changement d'horaire qui était indispensable a enlevé une partie de cette fête nocturne. »

Des tables de ravitaillements dressées par les habitants fleurissent sur le parcours en bouteilles d'eau, fruits, nourriture plus qu'épicurienne et attentions florales toutes plus touchantes les unes que les autres

Pas de quoi bouder notre plaisir quant même, le charme belvèsois opère toujours, de plus en plus, le flot des participants ne se tarissant pas. Pourtant, le nouveau parcours n'a rien concédé à la facilité. Mon père ne me contredirait pas. « Si je devais choisir un parcours par Monpazier ou Sarlat ? En allant sur Monpazier je pense, peut-être à tort, que le parcours est moins dur que de l'autre côté. Par contre, sentimentalement, je préférerais passer par Vitrac, Montfort et Sarlat où j'ai toujours des souvenirs plein la tête de baignades et de parties de pêche dans la Dordogne, de rires et de joies. A Sarlat j'y suis passé avec émotion en 2007. J'accompagnais Vincent en vélo. J'y ai vécu à l'époque où mon père était moniteur d'éducation physique à l'ancien collège. Plus tard, la salle de sport porta son nom. J'ai éprouvé un pincement au cour en repensant que c'était presque avant-hier qu'il me faisait sauter, au stade, en rouleau californien. Il entraînait à l'époque l'équipe d'athlétisme. »
Au fond peu importe le parcours, le charme du coin et de ses habitants font presque tout. Peut être dans le futur aurons nous encore une fois au moins le plaisir de recourir sur le parcours historique ne serait ce que pour se repaître une fois encore d'émotions en se croisant tous sur l'aller retour vers Monpazier.

cpymicheltoumazou belves81Maintenant que le décor est planté, vous comprendrez facilement qu'y cultiver des souvenirs vivaces est chose facile. Je découvre les courses de 100 bornes à Belvès, en accompagnant mon père lors de sa deuxième participation en 1979. J'y retrouve ainsi mes idoles de l'époque dont je lis d'ordinaire les exploits dans Spiridon ; le modeste Le Potier vainqueur en 1977, le populaire Cottereau premier en 1978 et dont mon père se rappelle « l'arrivée au collège de Belvès que j'ai eu le plaisir d'applaudir avant de repartir pour mes 34 derniers km de course ». Plus tard Lacan et surtout Bellocq marqueront les mémoires par leurs performances, ce dernier très jeune alors et véritable esprit libre s'engageant au-delà du terrain sportif. En effet, si en ce temps, les courses sur route, 10 kilomètres, semis, marathons, sont aussi rares que leurs pratiquants, les épreuves de grand fond fleurissent et affichent une belle santé : Millau, Belvès donc, Migennes, La Ferté Bernard, le Travailleur Catalan (Perpignan), Condom et bien d'autres voient le jour dans les années 70-80. Pour beaucoup, les participants mettent plus qu'une dimension sportive dans leurs efforts sans en avoir clairement conscience. La fédération française d'athlétisme tente de récupérer le mouvement, la colère gronde parmi les coureurs de grand fond. Les aveyronnais, Jo Vors et Jean Brengues notamment, résistent en tête du mouvement. Le ridicule est atteint avec la radiation à vie de Jean-Marc Bellocq, radiation à vie qui durera. quelques mois.

Ces évènements ont laissé trace dans les archives de Bernard Malhache. Avant l'édition de 1981, le quotidien Sud-Ouest titrait son article sur l'épreuve « Un demi-millier de libertaires ». Le journaliste dont je n'ai que les initiales TH. B. signe un très beau papier dont le propos reste incroyablement d'actualité :  « Grand brassage d'athlètes de tous âges et d'horizons divers, les 100 kilomètres du Périgord noir sont avant tout une grande fête populaire. Une fête dans laquelle le tourisme joue un rôle important. (.) Mais un tourisme intelligent et non concentrationnaire, un tourisme vert comme l'écologie, à laquelle la plupart des athlètes de grand fond sont très attachés. Les 100 kilomètres du Périgord noir, c'est aussi un fantastique élan libertaire. Les coureurs qui y participent ne sont pas tous loin de là affiliés à un club. Ils se moquent de la compétition. La Fédération n'a-t-elle pas fini par trouver ces courses sur route dérangeantes ? Certain spécialiste de longue distance n'est-il pas déclaré hors la loi pour avoir affiché trop publiquement son amour du grand fond ? Mais le C. A. Belvès a fait de son épreuve un monument de tolérance inébranlable. Il suffit d'être majeur pour y participer. A partir de là, tout est permis. (.) Les populations locales encourageront comme elles l'ont fait depuis déjà cinq ans ces « merveilleux fous. courants ». Demain, un souffle frais de liberté et de sincérité fera frissonner la surface des eaux de la Dordogne. » Je veux bien faire mienne cette approche humaine et engagée.

Nous sommes alors loin de la complexité des produits alimentaires d'aujourd'hui qui frise presque le ridicule

En parcourant plus avant les désormais fameuses archives de Bernard, je tombe aussi sur des feuilles dactylographiées incroyables : le règlement du premier Millau-Belvès, des récits des 100 bornes écrits par des vedettes, Edith Couhé entre autres, ou des anonymes. La mine d'or se trouve aussi dans les résultats, un vrai travail de fourmis avec les temps de passage au marathon. En analysant tout cela, les souvenirs me reviennent. Parlons allures. Les allures ? Quelles allures ? Les gars partaient vite, très vite, mon père en a fait les frais à plusieurs reprises mais tous ne lâchaient rien. Il était courant ainsi de voir des coureurs finir en 14 ou 15 heures après un premier marathon survolé en 3h30. Simplicité -voire naïveté- dans la stratégie de course, simplicité dans les protocoles de ravitaillement aussi, nous sommes alors loin de la complexité des produits alimentaires d'aujourd'hui qui frise presque le ridicule. D'autant que les performances des premiers d'alors étaient très relevées sur des parcours quasi inchangés depuis. Autre sujet pour se réjouir, les participants étaient jeunes, les vétérans représentant 15% du plateau. A croire que les vieux coureurs d'aujourd'hui sont les jeunes cent bornards d'alors. L'équipement était rudimentaire, les textiles basiques. Bernard Malhache raconte que le fidèle Daniel Maury a fait ses premiers 100 bornes avec des tennis de l'armée.

Au risque de friser le ridicule dans le propos mais je l'assume, je crois pouvoir dire que ce qui qualifierait les premières éditions est la simplicité. Simplicité dans l'abord des efforts, simplicité des coureurs. Certains pourtant nous ont laissé de beaux souvenirs. Bernard Malhache est de ceux qui les connaissent le mieux. « Si des coureurs m'ont marqué, il faut les chercher parmi les plus humbles. Daniel Maury est le seul participant à avoir terminé toutes les éditions. Cet homme très modeste et très effacé domicilié à Baneuil venait participer à sa seule course de l'année en bicyclette, faisait un temps régulier de 14/15 heures et repartait discrètement comme il était venu. Je peux citer aussi Fernand Sabouret qui participait dans un esprit proche de celui de Maury avec les contraintes de l'élevage en plus. Il arrivait après fait la litière des vaches et devait avoir terminé assez tôt pour enchaîner avec la traite. Je suis aussi très admiratif d'Henri Girault et de Bérangère Carré.»

Mon père sur le versant participant parle avec un grand sourire « des départs de course toujours fracassant de Michel Lavergne » , le capitaine-marcheur des Audax qui part au sprint sur les premiers hectomètres, « de la beauté du parcours et de la gentillesse de tous les bénévoles » et se rappelle « les moments de complicité avec Vincent qui m'accompagna avant que nous n'inversions les rôles depuis une quinzaine d'années » . Il évoque aussi avec émotion « les discussions d'avant course avec l'ami Henri Gutcluck » .

Henri était un personnage incroyablement atypique, une vraie figure dans le milieu. D'une discrétion extrême, solitaire, il avait arrêté son travail d'assureur pour vivre comme il l'entendait notamment en courant des ultras partout en Europe. Henri enchaînait les courses et se déplaçait en stop ou en train. Tout le monde le voyait partout sur les routes. Son look était reconnaissable parmi tous, son short et son maillot à résilles étaient recouverts des dizaines d'écussons ramenés de ses courses. Derrière sa barbe et ses lunettes se cachaient un courage et une vaillance terribles. Henri n'abandonnait jamais et j'ai de nombreux souvenirs sur le parcours de Belvès où sa voix douce répondait avec gentillesse à mes encouragements. Au débcpybernardmalhache departxxaut des années 80, nous l'avions pris en stop sur le retour de Belvès à Bordeaux. Je me souviens encore du plaisir que j'avais eu à l'écouter. En septembre 91 alors que je me rendais aux 100km de Millau avec Jean-Marie Doireau, j'ai appris au détour d'une conversation qu'Henri, malade, ne serait pas là. Quelque temps plus tard, il nous a quittés. Sans bruit.
Tout comme Jean-Marie Doireau aussi, il y a peu. Le Colonel Doireau qui tout officier qu'il était n'a jamais su prononcé « Belvesse », gratifiant ses interlocuteurs d'un sifflant « Belvéze » avec la gentillesse qui le caractérisait. Par sa rigueur toute militaire, il aurait peut être aux antipodes de la vie d'Henri Gutcluck. Pourtant, mes souvenirs les associent comme la route avait su le faire, laissant la sagesse et l'humain combler de leurs petites foulées les kilomètres qui séparaient leurs modes de vie. Mes évocations de Belvès me ramènent souvent vers eux, vers Louis Bourdry aussi et tous ces visages dont j'ai pu voir mille facettes au gré du parcours et des efforts et autres fatigues.


Je revois Jean Le Potier doublant mon père lors de l'une des éditions du début des années 80

J'ai aussi une foultitude d'autres souvenirs souvent joyeux mais toujours plein de chaleur humaine. Je revois Jean Le Potier doublant mon père lors de l'une des éditions du début des années 80. Jean souffre d'une grave blessure au tendon d'Achille depuis des lustres et est donc venu en balade, sac au dos, sur le parcours de Belvès. Après 25km, il nous dépose d'une foulée économe fusant dans une ligne droite au milieu de rangées de noyers. C'est l'une de mes idoles de l'époque et je suis aux anges. Quelques heures plus tard, entre Castelnaud et Allas-les-mines, mon père n'est pas au mieux. Posé en équilibre sur mon guidon et la sacoche avant, le magnétophone que tous les adolescents de ma génération a connu -si si celui avec un témoin de pile à écran et aiguille- distille du Jazz New Orleans et de la musique de Western. Curieux contraste entre les notes de « L'homme à l'harmonica » et les bois et châteaux médiévaux en bord de Dordogne.

Comment ne pas parler aussi de Jean-Pierre Lafon, le régional de l'épate comme aurait dit Antoine Blondin, qui partait toujours en tête 20 km durant, jusqu'à Saint-Cyprien, sa ville ? Et Malcom Campbell, un quadragénaire anglais tout en rondeur, qui en bon britannique à la peau claire souffrait de la chaleur mais courait tout de noir vêtu répondant aux mots d'encouragements avec son accent british, of course.

Deux autres coureurs de Belvès m'ont également laissé une empreinte indélébile dans ma pratique d'aujourd'hui. Je revois le visage rayonnant de Jean Miraben, premier vétéran 2 dans un temps remarquable en 78 ou 79, visage qui s'étalait en photo pleine page dans un numéro du Spiridon de l'époque. Je revois aussi une scène à peine croyable pour moi où Patrick Menand, un excellent coureur, s'attable à l'arrivée au collège, mange une purée et repart dans la nuit d'encre pour un deuxième 100 bornes sur le même parcours. Juste une préparation à Millau-Belvès. J'ai alors 12 ou 13 ans et je me jure de courir un jour de telles distances, avec cette facilité et avec le sourire de Miraben.

marieebrenguesBelvès est aussi le théâtre de scènes cocasses, comme ces photos noir et blanc des premières éditions trouvées dans la poche d’archive de Bernard et sur lesquelles des coureurs, Jean Brengues en tête, s’arrêtent vers La Roque Gageac pour embrasser une mariée. En 2007, la constance des auto-proclamés « commandos anti-Sarko » m’a également beaucoup fait rire. Certains élus locaux ont beaucoup moins souri en découvrant sur la quasi-totalité du parcours des portraits grand format suspendus aux panneaux, aux arbres, accrochés aux ponts, de jolies parodies du candidat Sarkozy avec la mention « Tu ne seras jamais mon président ».  A deux semaines de la présidentielle, je n’avais pas pu résister ; un de ces tableaux orne depuis le mur de nos toilettes. Ca m’inspire…

J'ai démarré la boucle belvèsoise sur les pas paternels et si vous le permettez, je le laisse évoquer l'invitée régulière de la fin avril en Dordogne, la chaleur. « Mon dernier 100 km à Belvès se déroula en 1994 par une chaleur encore plus importante que cette année avec en plus un départ à 14 heures. Malgré ces conditions difficiles je voulais boire très modérément sinon je savais, par expériences antérieures que je me retrouverais avec les intestins dans les chaussettes. Mais la sanction tomba dès le 30e km : début de crampes tenaces qui me rappelèrent à l'ordre régulièrement et qu'il fallut gérer jusqu'à l'arrivée.
A la tombée de la nuit j'avais demandé, à Vincent qui me suivait, de me trouver du Perrier et il partit en chasse pour une mission difficile. Quand il revint plus tard avec deux bouteilles qu'il avait réussi à trouver dans un village situé à plus de 3 km hors du circuit course, j'étais plus que reconnaissant. Boire un Perrier avec une gorge complètement desséchée m'apporta un grand moment de bien-être qui m'aida à couvrir les 40 km restants au ralenti mais très heureux.
Ce sont des tranches de vie exceptionnelles et aujourd'hui une question me hante mais je n'ai pas la réponse. Etait-ce vraiment mon dernier 100 km ? »

 

(Photos : Collections personnelles Bernard Malhache et Michel Toumazou)
Article publié dans la magazine Ultrafondus en 2008.

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ToumazouEntorse smallVoilà bien logntemps que le site n'a pas été mis à jour. La faute à la vie en général et des priorités mises sur bien d'autres choses du quotidien.
Depuis que je travaille à Bruxelles, j'ai evidemment moins de place pour la course : peu d'espace pour courir, peu de temps, plus de fatigue et donc moins d'envie. Moins de disponibilité aussi pour écrire et mettre à jour le site. Une famille en expatriation demande pas mal de disponibilité et d'énergie.

J'ai bein fait quelques courses mais sans possibilité de performances. Et quand c'était l'objectif, il n'était pas atteint. J'ai aussi fait de bonnes conneries, comme ce trail de 76km peu technique où je me suis tordu la cheville au départ mais que j'ai couru néanmoins durant 7 heures ce qui m'a valu le résultat de la photo.

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guillemet-openLa terre, c'est le Paradis, le seul que nous ne connaîtrons jamais. Nous le comprendrons le jour où nos yeux s'ouvriront. Inutile d'en faire un Paradis, c'est le Paradis. Nous n'avons qu'à nous rendre dignes de l'habiter. L'homme nanti d'un fusil, l'homme qui a le meurtre dans le coeur est incapable de reconnaître le Paradis même si on le lui montre."
Henry Miller, Le cauchemar climatisé

Lexique

courir : v. i., se déplacer en agitant les jambes ou les pattes comme pour marcher mais à vitesse plus élevée.

simplement : adv., de façon simple, facile à comprendre.

plaisir : n. m., sensation, émotion, agréable de satisfaction.

envie : n. f., besoin qu'on a le désir de satisfaire.

bien-être : n. m., sentiment de bonheur, d'aisance spirituelle.