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Badwater 2010 : Récit brûlant d’un bling-bling finisher…

Badwater 2010, le thermomètre Cela aurait pu être une histoire sportive. Cela aurait pu être une performance physique. Cela avait l’apparence d’un projet sportif : trois ans de préparation pour la course réputée la plus dure au monde sur route, 217km avec la Death Valley, 4000m de dénivelé cumulé et 50°C à l’ombre.
Ce fut bien plus que ça. Un projet de vie, un groupe qui partage l’aventure avec des collégiens, des amis, des proches, avec l’Association Fanette. Au final la road movie californienne de gamins turbulents tous quadra ou quinquagénaires. Un voyage vers un essentiel qui ne fait pas oublier qu’il n’est pas l’essentiel mais qui laisse penser qu’il y aura eu un avant différent de l’après et surtout un pendant de grande saveur…

Samedi 9 janvier 2010, Colomiers

Jour de neige et de froid glacial sur la France. Comme souvent depuis 2007, je pense à la Badwater 2010 et je travaille au projet. L’équipe d’assistance est constituée depuis longtemps, le dossier de candidature prend corps, j’ai déjà réfléchi au voyage et fait quelques réservations d’hôtels. C’est un gros objectif, le plus gros de ma vie de coureur d’Ultra.
Mauvais temps ou pas, je veux aller courir, au moins pour tester les textiles hiver que Brooks m’a envoyés. Nathalie me le déconseille. Je passe outre et décide d’aller faire une heure au parc du Cabirol en prenant grand soin de faire attention. Après 45 minutes à courir facile et sans trop glisser, je me décide pour un dernier tour de parc. Au moment de sortir du parc, je prends un virage à gauche et vois un chien qui arrive vers moi, comme un fou. Je crains la morsure, persuadé que de toute façon, le chien va ralentir. Que nenni, le voilà qui fonce toujours et me percute sur la tête de péroné coté droit. Je chute. Le chien est KO puis se met à hurler. Je tente de me relever. La douleur est foudroyante. Les propriétaires du chien arrivent, s’excusent. Enervé, je repars en boitillant puis trottinant vers la maison. La douleur est là, sourde. Je suis fou de rage, le chien n’aurait jamais du être lâché, mais la colère ne soigne pas, ne sert à rien. Il n’est point de hasard…

Lundi 1er février 2010

Je soumets mon dossier de candidature sur le site officiel de la course dès l’ouverture de la phase de dépôt des dossiers. Je suis ému à l’instant de cliquer sur "Submit". Je sais que la sélection sera difficile, la concurrence féroce.  
J’ai recouru trois fois depuis le 9 janvier, 30 ou 40 minutes ces derniers jours. J’ai toujours mal au genou. Coté projet, je n’ai pas tout le financement, loin s’en faut. Je gamberge…

Mardi 2 février 2010 

Sur avis médical, je passe une radiographie de contrôle. Le diagnostic tombe : « Fracture sans déplacement du plateau tibial », ce serait un moindre mal... Le ciel me tombe sur la tête. L’équipe fait bloc. Je n’y crois presque plus. Un fil, un brin me relie encore à la Death Valley.

Mercredi 3 février 2010

Confirmation à l’IRM, fracture nette mais propre… Rien aux cartilages ni aux ménisques. Il parait que je suis chanceux, tu parles… Arrêt de 4 semaines supplémentaires. Je vais me concentrer sur les étirements et la préparation mentale. Là, François Castell va être capital pour la ré-athlétisation et la confiance qui doit revenir.

Vendredi 19 février 2010, 5h30, Lacanau-Océan

Nathalie me vire du lit pour que j’aille consulter mon mail. J’attends fébrilement depuis des heures le résultat des sélections à la Badwater. J’ai un message non-lu qui vient de AdventureCorps. Je clique. ”Congratulations! You have been accepted to compete in the 2010 Badwater Ultramarathon” Mes yeux s’embuent. L’histoire continue et s’accélère…

Vendredi 26 février 2010, 10h, Parc du Cabirol, Colomiers

Je recours, yes, je recours, je recours. Le genou n’est pas nickel-chrome mais 30 minutes de footing font de moi un futur coureur de la Badwater.
Suivent des mois de préparation, de travail, de liesse et parfois de découragement. Trouver le budget est un vrai défi, de loin le plus difficile. Pourtant, à un mois du départ nous avons bouclé ce point. La préparation physique a été faite à ma façon : des blocs de 4 jours assez chargés avec des kilométrages pouvant atteindre 48km par sortie à allure lente, typée Badwater. Mais aucune compétition depuis 2009. C’est pas terrible… Je fais aussi pas mal d’étirements, de travail sur le mental. Globalement, tout cela m’éclate. Les dernières semaines, je fais 6 séances de sauna. Ma confiance commence à se consolider.
Il y a aussi un gros boulot à mener pour tous les aspects pratiques du voyage. Parfois, ça complique un peu le quotidien mais Nathalie, loin de me blâmer, me témoigne toujours beaucoup de soutien. Ce sera une des clefs du projet…
Durant tous ces mois, chaque membre de l’équipe m’a encouragé, aidé. Peu à peu, l’histoire partagée se construit, se structure.

Vendredi 18 juin 2010, Canal du Midi

C’est aujourd’hui la dernière fois que je vois les élèves du collège Léon Blum de Colomiers. Avec ma collègue Danielle du département Communication Jeunesse du Cnes, nous avons rencontré à plusieurs reprises les élèves. Dans un article récent de la Dépêche du Midi, à la question « Que rapporte la Badwater à Vincent ? », ils ont répondu « Rien. Du rêve et du plaisir. » Cela m’a beaucoup touché. Et en ce 18 juin, les voir marcher/courir presque 20km, partager cela avec l’équipe éducative, tout cela finit de me gonfler à bloc. Je sais que ces moments feront partie des images ressources que j’aurai en tête dans quelques semaines.

Mercredi 7 juillet, 20h, SFO Airport, San Francisco

Kermit nous attend à l’aéroport. L’équipe est enfin au complet. Nathalie, Philippe, Pascal, Kermit, Benoit, Jean-Pierre et moi constituons une sorte d’armée mexicaine, avec une touche teenagers turbulents en goguette… Ca promet.
On récupère les deux vans de location et on file au motel dans la Silicon Valley près de chez Kermit.

Jeudi 8 juillet

Le matin, nous faisons des courses. Alimentation, chapeaux, bidons… Le midi, nous déjeunons avec Mia et John qui étaient de l’équipe d’assistance Badwater de Kermit en 2008. C’est comme cela que nous nous sommes connus. Je les aime beaucoup et je suis heureux que toute l’équipe les rencontre. John qui est responsable du California 500 Mile American Indian Spiritual Marathon m’a préparé un boite qui contient des objets indiens. Certains m’accompagneront sur la course. J’apprécie tout cela et je me retrouve dans cet attachement à la Terre, mère nourricière, au Vent, à l’Eau, au Soleil. Rencontre magique et profonde.
Nous faisons ensuite route pour nous arrêter dormir à Modesto. Nous en profitons pour retrouver Linda McFadden, plusieurs Badwater à son actif, et qui était avec moi pacer de Kermit en 2008. Linda, sourire accroché au visage, me dispense ses bons conseils. Une belle journée de rencontres pour nous tous.

Vendredi 9 juillet

Ce soir nous sommes arrivés à Lone Pine, haut lieu de la Badwater situé au bas de l’ascension finale. Superbes paysages sur la route aujourd’hui avec Yosemite National Park, la descente sur Mono Lake et la route plein sud pour descendre sur Lone Pine.
Nous avons beaucoup ri toute la journée. Premier briefing de l’équipe durant le diner, je suis un peu nerveux ce soir. Et le genou refait des siennes…

Samedi 10 juillet

J’ai fort mal dormi, anxieux. A 6 heures du matin, footing sur le parcours de la course avec mes pacers. Jean-Pierre qui a perdu ses chaussures a couru avec une de mes paires. Je chausse du 46, lui du 43…

Ce matin, reconnaissance de la montée finale et pause café sur le site de l’arrivée. Les paysages sont superbes. Suite de la matinée consacrée aux achats, notamment l’eau et la glace. Les quatre énormes glacières ont été remplies. Impressionnant…
J’ai encore mal au genou. Je flippe et focalise dessus. Je pourrais écrire une thèse sur l’anxiété et la somatisation. Quel con !...
Après déjeuner, nous roulons à contre-sens de la course, direction Death Valley. La température monte en flèche. Lors de l’arrêt à Stovepipe, il fait 49°C. Je ne suis pas surpris car je connais cette sensation. Benoit accuse le coup. Il ne doit pas être le seul.
Nous installons nos quartiers à Furnace Creek. Chaleur impressionnante, 0% d’humidité. Là, je me dis que les séances de sauna sont un énorme plus.
Maintenant que nous sommes vraiment sur les lieux de la course, je me sens bien mieux. La joie d’être là commence à monter. C’est vraiment le pied…

Dimanche 11. Il fait chaud à Furnace Creek.

Nathalie commence sa journée sur la terrasse de la chambre, en pyjama, à l’ombre en sirotant un bidon d’eau. C’est une première ! Mais la chaleur est bien là, de nuit comme de jour. Incroyable… Les oiseaux gardent leur bec ouvert en permanence à la recherche du moindre souffle. Hier soir la semelle de mes vieilles Crocs a fondu sur le ciment du parking… L’eau qui coule du robinet d’eau froide est… chaude ! Il n’y a qu’à aller se rafraichir à la piscine. Perdu ! L’eau est à 40°C. Sacré pays !

A 9 heures, on tient une réunion interne à l’équipe. Je donne une lettre à chacun de mes crew members, lettre que j’ai préparée, peaufinée avant notre départ. J’y explique ce que je cherche dans cette aventure, je les remercie tous de leur engagement dans l’histoire et je leur renouvelle ma totale confiance. Ce briefing est un grand moment d’émotion qui finit de cimenter le groupe.
Derniers préparatifs aussi, je prépare les caisses : vêtements, alimentation…

badwater2010, Vincent Toumazou, rosterA midi, remise des dossards. Je passe à la photo officielle, une tradition. Puis toute l’équipe se joint à moi pour la photo de groupe en tenue officielle du projet. C’est magique, j’ai rêvé ces instants des mois durant. Et là, j’y suis. Pincez moi. J’ai envie de rire et de pleurer. J’ai envie de rester dans cette salle surchauffée. A l’extérieur, Pascal et Kermit font une interview de Pam Reed, championne de la Badwater et première au scratch à deux reprises. Pam est cool et détendue. Je lui explique que je suis un rookie et je lui demande un conseil. « De la glace sur la tête, absolument !», telle est sa réponse. Je déteste le froid sur le crane, les glaçons qui font presque mal. Pourtant, je me doute qu’elle a raison. Je vais laisser murir cette idée…
Pendant que l’Espagne remporte la coupe du Monde de foot, nous attendons à l’extérieur du restaurant qu’une place se libère. Nous sommes sereins et détendus. Discussion avec des touristes français qui nous prennent pour de doux dingues.

L’après midi, briefing d’avant course, un autre must puis photo sur l’estrade avec tous les coureurs.
Sur les grands parkings du motel, les véhicules passent à la décoration, plaque coureur avec le nom et le numéro, plaque partenaires sur toutes les faces des deux véhicules. Ca a vraiment de la gueule. Ca fait bizarre de voir mon nom sur les voitures perdues au milieu d’un parking de véhicules d’assistance qui arborent pour la plupart les couleurs nationales. Pas nous…

Avant le diner, tous -sauf Kermit et moi- filent à Badwater afin que Benoit et Jean-Pierre qui n’assisteront pas au départ voient le site. Ils y font de superbes photos mais manquent de percuter un coyote imprudent. Pourtant dans un tel lieu voir arriver le fada doit pas être bien difficile… Ils rient en imaginant ma tête, « bon voilà, nous avons un souci, la voiture a l’avant explosé… ». Pendant ce temps, je bulle en écoutant la musique de mon MP3.
Le diner est  joyeux et vers 21h30, Nathalie et Philippe filent tels des comploteurs au petit magasin de Furnace Creek. Ils reviennent avec un lot de trois tee-shirts, un bleu, un blanc, un rouge. Vous avez deviné ? Ils sont contents de leur blague…
Retour aux chambres. Nathalie découpe le dos des tee-shirts et se lance dans la confection d’un drapeau. Ca fait rire tout le monde. Des gamins je vous dis, des gamins… Ils iront même essayer l’étendard lors d’une séance de roulage sur le parking.

Lundi 12 juillet 2010, 5h20, Furnace Creek

C’est LE grand jour. J’ai plutôt bien dormi même si les ados qui faisaient les couillons dans la chambre d’à coté hier soir tard m’ont tenu un peu réveillé. Incorrigibles ces français à toujours rire et plaisanter…
Petit déjeuner avec l’équipe, j’ai faim, ça tombe bien. Je suis joyeux, sans peur. Je suis prêt. Nous sommes tous prêts.
badwater2010, couleurs françaiseAvant de partir vers le lieu de départ, nous hissons les couleurs françaises sur l’antenne radio de la voiture « coureur ». Y’a pas à tortiller, ça a de la gueule. Et puis ça fait un sacré effet. Nous voilà prêts à représenter la France et aucun membre de l’équipe ne pense à se mettre en grève ou à se rebeller. Ouf…
Avant de monter dans la voiture, je serre la main de Benoit et Jean-Pierre avec émotion. Règlement oblige, une seule voiture par coureur se rend au départ. Mes deux pacers français vont nous attendre ici et en profiter pour payer l’hôtel, organiser un peu la voiture n°2 et se reposer. Je compte sur eux pour être au top dès que j’arrive au km28.
En filant vers le départ, on croise les coureurs de la vague de 6 heures. Les veinards !... Mais non, suis-je bête, dans une heure, ce sera mon tour.

Badwater, 7h20.

C’est l’effervescence du départ. Je passe à la pesée, 162lbs est marqué au dos de mon dossard. Vient le moment de la photo officielle, je croise le temps d’un cliché Ben Jones, un pilier de la course dont le site Web m’a tant inspiré. Nous sommes à l’ombre de la montagne. Le thermomètre affiche presque 40°C. Déjà…
Réunis sur la ligne de départ, l’hymne américain est chanté a capela avec talent par une jeune fille. L’émotion en moi est immense. Des milliers de choses passent dans ma tête à la vitesse grand V. Je pense à vous, à tous ceux qui nous ont aidés pour être là, maintenant. Je sens une énergie immense. J’aperçois Nathalie, Pascal, Philippe et Kermit. Décompte des secondes. Libération. C’est parti.
badwater2010, Vincent Toumazou, départJe m’élance avec prudence mais sans crainte. De suite, je me sens bien dans ces foulées. Le ballet des arrêts ravitaillement commence sans heurt, fluide et presque 100% efficace.
Je regarde partout. Je me retourne pour ne pas en perdre une miette. J’y suis, j’y suis. Paysages, couleurs et lumières sont sublimes. Après avoir échangé quelques mots avec des coureurs, je me retrouve vite seul. Dans une bulle qui reste ouverte.
Je longe à présent le lac salé sur ma gauche. Sa blancheur éclate dans la lumière crue du matin. Alentour, des montagnes hautes donnent une touche totalement minérale aux lieux. Une carte postale mille fois rêvée que je cours. Enfin… Je cours ce désert entouré de gens que j’aime. Au fond de moi s’installent une paix et un sentiment de plénitude jusque là inaccessibles. Je venais chercher cela. Je crois l’avoir trouvé. Déjà, si tôt dans cette longue route que j’ai à parcourir. C’est délicieux. Au fond de moi se croisent ceux qui -je sais- nous suivent. Je crois sentir leurs pensées, leur énergie qui me poussent à me remplir de ce bonheur pour pouvoir ensuite le leur conter. Je retrouve aussi Michel Festou, mon compagnon de course parti il y a cinq ans et qui aimait tant ce pays. Passent aussi des proches, des copains disparus. Je me sens en harmonie avec tout cela, ce tout qui fait nos vies, ce qui fait mon âge. badwater2010, Vincent Toumazou, sur fond de lac salé Léger, heureux. Je me dis que le temps devrait ralentir sa course pour que je profite plus encore de la mienne, de la notre.
L’œil vissé à sa caméra, Pascal ne perd pas une miette du spectacle. Je sais qu’il nous restituera plus tard la magie et toute la poésie de cette épopée fantastique. Mille fois nous referons ce monde ensemble au cours de ces déjeuners que j’aime partager avec lui.
Grace au drapeau tricolore, les nombreux touristes français qui traversent Death Valley nous klaxonnent, nous encouragent. Certains s’arrêtent à la voiture d’assistance, posent des questions et me poussent de leurs « allez, allez ». Je stoppe même le temps d’une photo avec une famille au grand complet. Vraiment sympa…
Depuis les premières heures, les dessous des pieds me paraissent mâchés et chauffent sur l’asphalte déjà brulant. C’est la première fois que cela m’arrive.
A la jonction avant Furnace Creek,badwater2010, Vincent Toumazou, le vent souffle dans mon dos. Nous passons le panneau « Elevation Sea Level » qui indique que nous allons repasser en altitude positive. Ce passage au niveau de la mer est l’occasion pour moi de prendre la maquette du satellite JANSON-2 qui surveille la hauteur des océans, le sea level. On fait des photos, petit clin d’œil à tous mes collègues français et étrangers. Plusieurs fois durant la course nous oscillerons autour de ce niveau de la mer. Seul le passage à Stovepipe nous ramènera définitivement en positif.

Furnace Creek, 11h20

badwater2010, Vincent Toumazou, Furnace CreekPremier arrêt repas à Furnace Creek. On retrouve Benoit et Jean-Pierre. Ils m’ont préparé une soupe que j’accompagne d’un gâteau de riz. Il fait très chaud, même assis à l’ombre. J’ai déjà mal aux cuisses ce qui est inhabituel chez moi. Philippe me masse. On fait un point rapide et je repars avec Jean-Pierre en pacer. Je suis très heureux qu’il reprenne là où sa course s’était suspendue en 2003. Je ne lui dis pas combien cette idée m’émeut. On marche quelques minutes pour se re-habituer à la chaleur et à la brulure du soleil. Et puis, ça repart en alternance, 5’ course/1’ marche.
Je me dis à présent que ma trajectoire dans ce désert passe par un trou de souris ou même pire, le chas d’une aiguille. Il n’y a pas de place pour la fantaisie et l’à peu près. badwater2010, Vincent ToumazouJe me concentre sur l’effort, minimisant autant que possible toute dépense d’énergie. Je regarde autour de moi, j’en prends plein les yeux. C’est sublime, une vraie palette de peintre, des couleurs sublimes avec une infinité de nuances, vert, jaune, ocre, orange, bruns... Tout n’est que beauté.
J’y suis ! Je fais LA BADWATER. Je peine à le croire, j’y suis et en plein, dans cet espace, cet instant si souvent rêvés. Peu à peu, je trouve le juste dosage dans le geste, dans la foulée. Je l’équilibre avec les conditions redoutables du jour et la route qui n’est jamais plate. Accompagné de Jean-Pierre, je jubile, j’exulte. Je ressens une joie et même un bien être inouï. J’en ai la conscience, voilà ma perception du bonheur. Pas besoin de parler avec mon pacer. Les mots sont devenus inutiles.
badwater2010, Vincent Toumazou à l'assistance, photo AdventureCorpsA un des nombreux arrêts que j’effectue chaque mile, Philippe me surveille comme ce sera le cas  des dizaines de fois: poids température, tension, tout y passe. Le bougre a bien préparé son affaire. Il prend note, compulse, compare et s’assure que tout roule… Coté alimentation, c’est pareil. Philippe et moi avons bien préparé le coup. Tout a été pensé, avec en trame principale un apport en sel régulier et bien dosé, 2 grammes par litre. Idem pour le sucré, dosé à moins de 50 grammes par litre. Du coup, je ne consomme que des boissons iso ou hypotoniques. Pour le solide, je fais à ma sauce et je picore en continu du sucré, du salé.
badwater2010, Vincent ToumazouLes glaçons que je mets dans la casquette sont redoutables d’efficacité. Je ne chauffe pas, je m’alimente sans problème. Elle est pas belle la vie ? Malgré ce tableau quasi-idyllique, je sens que s’imposent des petites pauses durant lesquelles je m’assois au cul de l’auto. Le temps de discuter un peu, de récupérer, de faire le point, de manger sans affolement, de me faire masser avec des glaçons. Bref, je sais que l’engagement est fort voire total et que tout ce qui contribue à être léger dans l’effort est important. Alors voilà, j’essaie d’avoir la sensation de glisser en douceur dans ces lieux. Je dois me détacher du temps qui peut filer pour penser seulement à avancer sans accroc. Et je dois dire que j’aime ça…

Vers le km45, les premiers de la vague de 10 heures me passent. Incroyable… Il courent à une vitesse démente. Jorge Pacheco qui passe le premier a le masque, concentré. Il doit filer à un bon 13,5km/h. C’est juste fou… Deux heures, cent vingt minutes, il m’a bouffé cent vingt minutes. J’avais l’impression de courir dans un paysage lunaire. Eux, ils courent dans un autre monde, sur une autre galaxie.

Après le virage à gauche qui donne sur une longue ligne droite en descente puis montée, on prend le vent en pleine face. Un vent sec qui donne la sensation d’avoir un sèche cheveux géant devant nous. badwater2010, Vincent Toumazou C’est inconfortable mais pas insupportable. Là, je me dis que c’est pas gagné et que je vais presque courir en mode survie, essayant de me faire tout petit pour que la Death Valley accepte de me laisser passer. L’image que je vois, cette photo mille fois vue me ravit plus encore. Au fond, le sable de Sand Dunes, et un peu derrière, Stovepipe Wells, deuxième point de contrôle, début de la montagne, promesse d’une chaleur calmée… A ce momebadwater2010, Vincent Toumazou, Stovepipent, le mal aux pieds se confirme et je comprends que j’ai donc un compagnon de plus, compagnon que j’espère discret. La route est brulante, près de 80°C sur le ruban sombre de l‘asphalte qui ne fond pas tant il est dur. Je cours le plus possible sur la ligne blanche continue, un peu moins chaude et dont l’épaisseur de peinture apporte un soupçon d’amorti.

A mi ligne droite, , je cours bien et je double mon copain Dany Westergaard qui m’avait distancé. Dany est en galère. Mais il garde toute sa gentillesse et nous échangeons quelques mots sous les encouragements de son équipe d’assistance vraiment souriante.

Stovepipe Wells, 16h50.

Il parait que ce deuxième point de contrôle symbolise la sortie de la Death Valley ou du moins de sa partie la plus dure. J’ai bien dit, il parait… Place à la première ascension sitôt passé l’endroit…
Pour l’heure, nouveau repas, soin des pieds, changement de chaussures. Je suis content, je suis passé. badwater2010, Vincent Toumazou, photo Luis Escobar J’ai fait le plein de magie et je suis incroyablement heureux d’avoir trouvé de l’harmonie et beaucoup de plaisir dans ces kilomètres écrasés de soleil.
Par contre, grosse inquiétude pour Jean-Pierre qui est malade, victime d’une très sévère hypoglycémie. Il a arrêté en milieu d’une portion où il m’accompagnait. Il est monté dans la voiture, pas bien. Depuis, ça traine sans s’arranger… Alors Philippe et Nathalie s’affairent à tour de rôle autour de lui.

En repartant, je pense avoir fait le plus dur. C’est un tort. J’ai pourtant été prévenu pas les anciens de l’épreuve. Commence alors une sacrée partie de manivelle… Dès le début de l’ascension de ce long col, il fait très très chaud, la chaleur ne faiblit pas. Le vent non plus, pire même, pleine face, il forcit !... Au fur et à mesure que le soleil descend, la chaleur accumulée monte de la route. La poussière vole, soulevée par le vent. Je mets des lunettes pare-brise incolores pour ne pas avoir les yeux explosés mais je ne peux rien pour les vêtements qui flottent tels des drapeaux. Les pieds reviennent à la charge. J’ai mal dessous comme si mes socquettes étaient en sable…

L’ascension est interminable, pour partie en ligne droite, vent pleine poire... Ca pourrait être désespérant mais là encore je me réjouis de vivre cela. Je suis content. Je cours seul et je pense à mon équipe, aux collégiens de Colomiers, aux Fanette et tous ceux qui nous suivent. Le décor est beau voire plus. Le soleil joue à l’éclairagiste et module la lumière, modèle les montagnes, ciselle les ombres. Je suis heureux. Infiniment….
badwater2010, Vincent Toumazou dans Townes PassC’est durant cette longue ascension que j’apprends que le réchaud ne fonctionnera plus. Exit donc les soupes, les purées et les petits plats à reconstituer. Pour l’instant, ça ne m’inquiète pas trop. Je pense surtout à en finir avec cette pente et ce vent.
A l’heure du soleil couchant, Philippe et Nathalie admirent la vue en contrastes sur la Death Valley. « Imagines tu notre chance ? » demande Philippe. Ne serait ce que pour cela, je suis heureux d’avoir partagé cette aventure.

Peu après 20 heures, Nathalie file à Panamint Spring où une chambre d’hôtel est réservée pour que l’équipe puisse se doucher, se reposer et manger. L’occasion également de refaire le plein d’essence, d’eau et de glace à la station. Elle file donc avec Kermit et Jean-Pierre. Ce dernier était prévu comme pacer sur le col mais encore bien malade, il est remplacé par Pascal. Pas grave, je sais que Nathalie va le soigner et que Jean-Pierre sera bien là après Panamint. Kermit a du mal à manger également. Ca se complique… En les voyant filer, je me dis que j’ai bien de la chance et que ces trois là, comme ceux qui restent avec moi, ont été au top toute la journée. Et pourtant, je le sais d’expérience, faire l’assistance est une chose ingrate et difficile dans de telles conditions. Chapeau… Merci.

Townes Pass, 22h30

badwater2010, drapeau françaisDans l’ascension, j’ai du m’arrêter plusieurs fois pour vérifier les pieds, d’abord le droit puis le gauche, puis les deux avec changement de chaussettes. Quelques grains de sable trainent dans les fils des chaussettes, héritage de mes sorties à Lacanau. Pourtant Philippe ne voit rien, pense que les pieds sont mâchés, il les masse mais rien n’y fait. La gène devient peu à peu douleur. Pour l’instant, petite douleur mais je ne vois pas comment ça peut aller en s’améliorant. Il me reste à penser à autre chose, utiliser les visualisations, les images ressources, tout le travail fait avec François Castell et Agnès Brouillaud Delattre. Me voici donc à me concentrer, à voyager à l’intérieur. Je me sens léger, je fais des morceaux seul, sans pacer. Le vent finit pas faire partie de ce tout dans lequel je me glisse. Equilibre, j’y suis…
Le mélange Coca/eau finit par me lasser. Nous passons à un simple mélange d’eau avec du sucre basique. Et puis, je bois surtout du salé. Pas de souci coté alimentation.

Pascal succède à Benoit et fait quelques kilomètres avec moi. Vers le haut du col, je relance pas mal, même bien il me semble. Je double régulièrement des coureurs. Je ne sais pas trop où nous sommes mais les véhicules que l’on croise et qui descendent ne dégagent plus cette odeur de freins qui chauffent. On doit plus être loin… La nuit est noire et seules des ombres de la montagne meublent notre espace visuel.

Au sommet, il faut un peu moins chaud mais toujours une petite trentaine de degrés. Un nouvelle fois, je m’arrête pour uriner. Je n’arrête pas depuis le départ, preuve que je suis bien hydraté et que tout fonctionne comme il faut. C’était une crainte…
Nous voilà avec Benoit à la bascule du col. D’abord quelques kilomètres avec des virages puis une très longue ligne droite en descente puis en montée vers Panamint. Très vite on aperçoit les lumières des quelques batiments et surtout le long cortège des lumières des coureurs et de leurs équipes sur la route rectiligne… Des feux rouges qui avancent, des feux oranges immobiles qui clignotent comme autant de phares qui me guident. C’est la nuit de la Badwater et son ambiance si particulière.
Ca ne traine pas dans la descente. Pourtant, je me fais passer par deux coureurs. Le jeune William Ansick -23 ans- parti avec la vague de 6 heures et que j’avais doublé avant Stovepipe descend comme un boulet. Plus loin le canadien Rob Gryfe, barbu et fort sympathique, avec qui j’avais partagé le début de course me dépose littéralement. Je ne les reverrai plus…
En arrivant dans le bout droit qui mène à Panamint, Benoit remonte en voiture. Me voici de nouveau seul. Je me sens pas trop mal, je cours bien. Il reste une bonne dizaine de kilomètres avant l’arrivée au prochain contrôle. Là bas j’y retrouverai Nathalie et les deux pacers pour la suite. Je pourrai manger, tout sera prêt quand je stopperai. C’est génial.

Mardi 13 juillet 2010, 1h30, Panamint Spring

Philippe n’arrive pas à joindre par talkie-walkie la deuxième équipe au repos à Panamint. Rien n’est vraiment prêt. Quand il arrive sur place, Benoit endormi dans la voiture après avoir beaucoup couru avec moi se sent très mal. Ca barre en vrille…  
Je passe le contrôle et file m’assoir sur la terrasse du restaurant. Nathalie et Philippe doivent parer au plus pressé, la santé des membres du groupe. Ca ne va pas comme je voulais. Je suis fatigué et je peine à contrôler mon humeur qui explose. C’est assez stupide et ça n’améliore pas les choses. Philippe me calme, me parle en me massant. Pascal m’amène à manger. Kermit s’affaire. Jean-Pierre a retrouvé des couleurs. Nathalie vient me dire que tout va bien, de ne pas m’inquiéter, de me lancer dans la deuxième ascension. Je suis scié par son calme et son ancrage dans l’action. Comme dans notre quotidien, Nathalie gère avec douceur les choses. Après quelques minutes de pause –trop à mon goût- je repars à la lueur de ma frontale dans les 30 kilomètres de montée. Nathalie doit me retrouver avec Kermit et Jean-Pierre après avoir racheté de la glace, alors que le reste de l’équipe va aller se reposer.
Je reprends la course en marchant histoire de digérer. Je suis très chagriné d’avoir perdu mon calme. Je me dis que j’ai brisé l’esthétique de notre mouvement. Peu à peu, je reviens dans la course et je recours malgré la pente. La route vire le long du rocher puis dans un canyon. La chaleur est toujours là, 30°C, accentuée par la convection sur la roche. J’alterne marche et course, vidant rapidement mes deux bidons à main. Bien vite, je me rends compte que Nathalie tarde à arriver. Je m’inquiète. Un équipier est peut être en détresse. Je me retourne de plus en plus. Personne… Après un éternité, je vois arriver l’équipe dans le véhicule n°2. Le drapeau flotte dans la nuit d’encre. Je souris… « Nous avons crevé au moment de repartir. Il a fallu reconfigurer la voiture et échanger tous les chargements… »

Kermit puis Jean-Pierre se succèdent en pacer. Je joue au chat et à la souris avec des coureurs. La nuit est belle. Je recommence à être bien, serein. A deux reprises, je m’assois et fais un micro-sommeil de 2 ou 3 minutes. Nathalie examine mes pieds toujours douloureux. Nouveau changement de chaussures. La montée est longue mais je suis facile. Les étoiles filantes égayent notre montée. C’est féérique.
Peu avant Father Crowley sur le haut du col, le jour commence à poindre. J’avais adoré ce moment il y a deux ans. Je courais avec Kermit. Cette année c’est l’inverse. Je rêvais que Nathalie vive cette lumière sur le désert et les montagnes. Je suis comblé.

Plus loin, je demande à courir seul. Longtemps… Kermit s’endort dans l’auto. Je force un peu l’allure afin de faire le plus de kilomètres possible à la fraiche. La température à plongé largement sous les 30°C. Je suis léger, fluide. Instants magiques malgré les heures et les kilomètres déjà avalés…
On plaisante fréquemment avec Jimmy Dean Freeman et son équipe. Ils sont jeunes, souriants et vraiment sympas, pas avares d’encouragements. On va se doubler et se redoubler de nombreuses fois. Et puis je me moque de mon assistance, Jean-Pierre au volant, Nathalie à l’arrière et le drapeau tricolore qui flotte au vent… La reine mère version française pour la Californie !
Après plusieurs heures d’ascension, le lever du jour se fait plus patent. Il est incroyable tout autant que nos ombres qui s’allongent, moqueuses, sur la route. Je finis pas croire que la course a fait de nous de grands hommes.
Peu avant d’arriver à Darwin, la deuxième voiture nous retrouve. Chacun s’inquiétait pour ça. Nous sommes tous fous de joie. On s’embrasse à grand coups de hugh, l’étreinte version US. Il est temps de retirer les tenues réfléchissantes de la nuit. Il fait bien jour à présent. Le soleil recommence à narguer. Au bout, j’aperçois Darwin, check point n°4… J’avance rapidement, je suis confiant.

Darwin, 7h30

Les 2/3 du parcours sont faits. Je suis au 90ieme mile, en français 145km. J’ai envie de faire un arrêt. Nathalie mendie de l’eau chaude auprès d’anglaises qui font l’assistance d’un autre coureur. En échange de café en poudre, Nathalie revient avec l’eau et me prépare une soupe. Je mange du pain, une cbadwater2010, Vincent Toumazou en galèreompote et me laisse aller au massage. Vingt nouvelles minutes d’arrêt. D’ici peu, je vais apercevoir la Sierra Nevada et l’arrivée. Et puis, un peu plus loin, je verrai même la route qui mène presque droite à Lone Pine, le long du lac salé. Facile en fait…
La reprise est chaque fois plus difficile. Mal aux pieds et aux jambes. Il faut quelques minutes pour remettre en route. Benoit qui court avec moi doit bien s’apercevoir que la fatigue s’installe peu à peu. Je recours et alterne avec de la marche. De plus en plus de marche car là, je commence à sentir une immense lassitude qui m’envahit. Moins d’une heure et demie après avoir quitté Darwin, je dois faire un nouvel arrêt. Je m’assois dix minutes et ferme les yeux. Philippe me masse encore une fois en me parlant. Je comprends que je me suis vu beau entre Panamint et Darwin et que l’heure de la facture à sonné…

Je repars dans la très longue descente rectiligne. En bas, il y a un canyon. A sa sortie, ce sera le mile 100 et là on verra toute la fin de course. Allez, il faut s’accrocher… Les pacers se succèdent. Il font ce qu’ils peuvent. Kermit me conte et raconte le parcours. Jeabadwater2010, Vincent Toumazou & Nathalien-Pierre tente de me faire sentir combien j’ai déjà lutté. Benoit m’aide de sa bonne humeur comme à chaque occasion. On commence à bien se connaitre et les regards, les attitudes valent paroles. Je le sens heureux dans l’instant et cela m’aide. Beaucoup. Mais plus rien n’y fait.
Pascal m’encourage aussi. Il me dit de ne pas m’en faire. Il n’y a guère que croiser le regard de Nathalie qui m’aide encore. J’y prends un peu de sa force. A la montée qui sort du canyon, je ramasse sur la route le fameux drapeau qui a voulu aussi quitter la course.
Arrive enfin la marque du mile100. Le paysage superbe me désespère. C’est tout droit et le soleil brule de nouveau, la température approche les 40… Philippe et Nathalie m’imposent un arrêt sommeil de deux minutes. Ca fait du bien mais redémarrer fait figure de torture un peu plus chaque fois.
A ce moment, Nathalie repart à Lone Pine avec deux membres du groupe pour faire réparer la roue crevée. Je me mets à galérer. J’ai sommeil. Je double pourtant Jimmy endormi dans un véhicule d’assistance.
Ma vue se brouille franchement. Jean-Pierre marche avec moi, partage cette chute vertigineuse. Un éclair de lucidité me fait stopper et m’assoir dans l’auto. De suite, je me mets à ronfler. Un quart d’heure… Philippe me relance. Outre son apport sur les aspects médicaux et nutrition, Philippe catalyse en positif les émotions, les esprits du groupe. Sa présence m’apaise, me rassure. Son être est épais, consistant, foncièrement bon. Comme celle de chacun dans le groupe, sa présence est un gros plus dans l’aventure.
Je redémarre bien. Je cours entre chaque stop de la voiture, tous les 500 mètres à présent. Je suis étonné de ce sursaut. Nathalie est de retour. Elle vient à ma rencontre pour m’encourager. En la voyant, je remarque une poche en papier dans sa main. J’ai compris et je m’en saisis pour en sortir un des cheeseburgers que je dévore. La vache, c’est bon…

badwater2010, Vincent ToumazouLa chaleur monte encore, 45°C et le vent est revenu, de face et violent. Le soleil brule mes jambes et Nathalie m’impose de remettre le pantalon. Et là, encore une fois, tout re-bascule. Je perds le fil de ma quête, oubliés les équilibres et l’harmonie. Je suis fatigué, terriblement. J’ai mal par moments et par endroits. L’équilibre m’imposerait un arrêt. Quelques ressources me poussent à avancer. Je pense aux membres de l’association Fanette qui doivent faire avec le handicap de leurs enfants encore et toujours, sans répit. Moi, je peux stopper quand je veux, quelques instants. Pour repartir je pense à eux. Je pense aux progrès de Tiphaine, à sa force et sa volonté pour grappiller ne serait-ce qu’un pas. Je pense aussi à ceux que j’aime. Je cherche les encouragements de Nathalie. C’est très difficile.
Des coureurs me passent. Jimmy me double en m’encourageant « hey, brother ». Dany fait de même avec les « go, go, you’re doing great » de son épouse, tout sourire. J’en double d’autres, plus en galère que moi…

Nulle part, sous le soleil, 14, 15, 16h, 45°C à l’ombre, pas d’ombre…

Lone Pine se profile. Pourtant, je craque complètement. Je repense à tous ces récits parfois terrifiants qui font la légende de cette course. Ces coureurs qui se pensaient presque morts à un passage ou un autre lors de leur premier essai. Par moment, un peu d’essence revient, l’essence de ce voyage intérieur qui me fait recourir. Un moment, seulement un moment. Et puis, mes épaules re-plombent, mes jambes pèsent des tonnes. Chaque fois un peu plus…Les kilomètres se perdent en miles et ma volonté s’effiloche.
Là c’est vraiment dur. Ce n’est pas dur physiquement. C’est dur simplement et je cherche aux confins de mon être une once de volonté.. Et c’est là la magie de l’Homme. Je finis toujours par trouver ces ultimes forces. Je suis très bas et je ne peux que remonter… J’attends… Je n’ai plus de ressort. Les images ressources, toute la préparation mentale, tout est parti, disparu, pffuiitt…

Je suis simplement fatigué, épuisé, aux extrêmes limites de ce que je pense pouvoir endurerbadwater2010, Vincent Toumazou. Je ne repousse aucune limite, je n’ai plus la force de repousser quoique ce soit. J’ai juste la force de les voir, de les toucher ces limites. Je me dis que c’est déjà pas mal d’être là. L’instant d’après je me maudis de lâcher prise. Alors j’essaie juste de ne pas rester sur place. Marcher, simplement marcher et mètre après mètre me rapprocher de l’arrivée. Seconde après seconde, m’avancer vers la sortie de ce long, très long passage à vide, dans le vide, comme un néant, comme un blanc dans une ligne de course que je voulais fluide. La ligne se tend mais elle ne cède pas. Je dois m’en contenter…
Je ne peux même plus penser. Kermit me parle en anglais. Je ne saisis plus un traitre mot. Alors en comprendre le sens… Marcher. Oublier la peau du visage qui cuit. Marcher et essayer d’oublier les lèvres qui brulent. Ecraser ces aiguilles qui transpercent mes pieds. Avancer.
La montagne face à moi, cette Sierra Nevada tant espérée, ne m’inspire rien. Je n’y vois qu’un mur, sombre, plongé dans l’ombre du soleil qui choisit de me cuire.

Plusieurs fois, Kermit me fait tenir les bâtons confiés par John. Kermit m’aide comme il peut, plein d’empathie et de dévouement. Son engagement est incroyablement touchant et d’une grande aide. Je pense à John, à Mia et à mes amis d’enfance qui m’avaient souhaité une belle marche du soleil.  
« Allez Vincent, jusqu’au prochain piquet. Tu cours jusqu’au prochain piquet et tu marches ensuite jusqu’au suivant ». C’est Jean-Pierre qui me parle, me pousse de la voix. Jean-Pierre qui toutes ces années m’a transmis l’envie de kilomètres, d’espaces et de Badwater et qui là, va me faire sortir de ce trou. J’entrevois le bout de la route et les premières maisons de Lone Pine. Il reste quelques 2 ou 3 kilomètres. Et puis là tout de suite, on m’a promis une soupe chinoise avec des nouilles. Jean-Pierre a raison, je peux recourir. Doucement, peu, mais je recours. Arrive Philippe avec la soupe. Je marche en mangeant.
Je retrouve Nathalie et toute l’équipe juste avant la « Jonction » avec la highway 395. Nathalie est passée à l’hôtel récupérer les clefs des chambres. Elle m’a imprimé deux mails, un de notre fille Anna, un d’une de nos amies, Isabelle. Je m’éloigne pour les lire. Je veux être seul car ma gorge se serre. Je me sens soudain plein d’énergie.
Avec Benoit, on tourne à droite et on file tout droit sur la quatre voies. Fierté mal placée, je ne veux pas être vu en galère. Je recours, je marche, je cours, j’alterne. Dans 2 miles, il y a le contrôle de Lone Pine. On y retrouvera l’équipe pour soigner mes pieds et préparer l’assaut final, . Je leur ai fait vivre un calvaire toute l’après midi. Je me promets de monter vite, très vite, de toutes mes forces, de tout mon être, de tout mon cœur. Tout donner, ne rien garder.

Lone Pine, 17h45

Incroyable, j’ai mis plus de 10 heures pour couvrir les 32 miles qui séparent Darwin de Lone Pine. Pourtant le profil était facile… A l’ombre du Dow Villa Motel, je m’assois au milieu de l’équipe. Ca redevient joyeux. Je grignote du pain et du cheddar alors que Philippe et Jean-Pierre s’occupent de mes pieds. Rien de bien méchant mais des ampoules sous-cutanées à l’avant des pieds expliquent les douleurs. Le temps de protéger tout ça, d’enfiler des chaussures ultra légères pour la montée, de mettre un short, quarante minutes se sont envolées.

badwater2010, Vincent Toumazou dans les Alabama HillsKermit me guide pour repartir vers Mt Whitney Road. Comme à chaque reprise, les premiers mètres sont douloureux. Mais là ce coup-ci, je me sens prêt à repartir. Je recours de plus en plus vite. Les premières pentes ne m’arrêtent pas. J’avale l’ascension dans la lumière de fin d’après midi. Les coups de cul des Alabama Hills ne calment pas mon enthousiasme. Très vite je rattrape puis dépose des coureurs dont le sympathique Keith Straw du Tutu team qui court en tutu rose. J’alterne marche rapide et course. Je suis reparti dans la course, dans mes jambes, dans ma tête. C’est génial. Les pacers se relaient et partagent mon enthousiasme. Le corps est incroyable. Moribond dans les heures précédentes, me voici courant vers l’arrivée. Après les rochers d’Alabama Hills nous grimpons tout droit avec une pente déjà respectable. Je ne cesse de me retourner pour profiter de la vue sur le lac salé, les montagnes. badwater2010, Vincent Toumazou vers l'arrivéeC’est superbe. Jean-Pierre en fait de même. Le soleil se couche, on remet les vêtements de nuit. La pente forcit et devient terrible. Que dire de plus ? Rien, tout m’est alors facile…
Restent les dernières épingles à gravir et quelques 5 ou 6 kilomètres. Je choisis de finir avec Jean-Pierre qui ainsi bouclera la Badwater après l’avoir reprise à l’endroit où 2003 l’avait vu stopper. Le reste du groupe va garer les véhicules pour finir avec nous les derniers hectomètres. Passent alors dans ma tête des sentiments contradictoires. Une immense joie d’arriver au bout d’une belle course, un beau projet et une grande tristesse de se dire que voilà, tout va s’arrêter. Tant d’efforts pour ça…
Les derniers tronçons avant l’arrivée me semblent long. J’ai hâte de retrouver tout le monde.
badwater2010 017Comme des dizaines de fois depuis le départ, je reconnais le coup de sifflet de Nathalie. Sa marque de fabrique… Nous voici courant tous ensemble. Les lumières de l’arrivée sont face à nous. On se donne tous la main, on court comme des fous. Je tiens de la main le ruban d’arrivée. Je tombe dans les bras de Nathalie puis étreins chaque membre de l’équipe. Les mots me manquent. Restituer ce qui se passe entre nous, en nous est impossible.
Me voici avec Chris Kostman, l’organisateur. badwater2010, §Vincent Toumazou avec Chris KostmanOn échange quelques mots, je suis heureux et très ému. Je reçois ma médaille, un tee-shirt finisher et la boucle de ceinturon des moins de 48 heures. C’est le temps de la photo officielle avec Chris puis avec l’équipe. Après 38h04 d’efforts, nous avons touché un sacré Graal.
Sitôt dans la voiture pour redescendre vers Lone Pine, je tente bien d’encourager mes suivants. Plus rien ne me pousse à tenir et je sombre dans un sommeil profond.
Arrivés à l’hôtel, l’équipe pique nique dehors dans un grand chahut. Moi, j’ai déjà plongé dans une béatitude que seul un corps douloureux pourrait rompre.

Mercredi 14 juillet 2010, Lone Pine

Les voitures ont été nettoyées et les plaques coureur ont disparu. Cela me rend triste.
C’est aussi le moment d’enlever le drapeau ce qui vaut un baisser des couleurs mémorable. Tout le monde est un peu entamé. J’ai la voix cassée comme un fêtard, les bronches irritées, les lèvres brulées et les pieds douloureux. Un coup de soleil à travers les vêtements m’a rougi la poitrine. Quelques courbatures tiraillent les cuisses, sans plus.
En discutant avec Philippe, je goûte ma joie d’avoir couvert ces 217km sans prise de médicament d’aucune sorte ni même de caféine pour tenir éveillé. J’ai pu courir dans le respect de mon intégrité physique, de mes aspirations, des limites que nous nous étions fixées. A l’image du projet tout entier et de nos partenaires qui nous ont aidés –beaucoup- sans que le projet initial ne soit jamais dénaturé. Magique…
En fin d’après midi, il y a la cérémonie de clôture. Jack Deness, 75 ans, qui vient de finir en 59 heures reçoit une standing ovation tonitruante. On enchaine ensuite avec une soirée au saloon. Bières à gogo et grosse déconne avec tout le monde. L’occasion aussi de retrouver coureurs et équipes, Rob Gryfe, Jimmy Dean Freeman et l’étonnant Hollon Nickademus qui malgré deux Badwater finies reste à la porte du saloon. Il n’a pas encore 21 ans…

Jeudi 15 juillet 2010, Mountain View

Nous avons roulé toute la journée pour revenir vers San Francisco. Route sympa sur la première partie avec des Joshua Trees étonnants. Ce soir nous mangeons une dernière fois tous ensemble. On croise fortuitement Mia et John. Moment de convivialité et d’amitié, comme toujours avec eux.
Arrivés devant notre motel à deux blocs de chez Kermit, c’est le moment de la séparation. L’émotion est bien là. Tous, nous regardons Kermit traverser la route en courant, léger, léger… On le voit alors disparaitre dans l’obscurité des maisons. Il est parti le sourire aux lèvres, sans faire de bruit, discret. C’est Kermit et c’est une personne vraiment remarquable et d’une extrême gentillesse, ses nombreux engagements bénévoles en témoignent.
Demain, nous reprenons l’avion pour la France.

Samedi 17 juillet 2010, Aéroport de Toulouse Blagnac.

Des amis sont venus nous attendre dans le hall d’arrivée. Parmi eux, des membres de l’Association Fanette, Noëlle, Gabriel et leur fille Tiphaine en tête. C’est une énorme émotion pour nous, cette aventure est aussi la leur et leur engagement m’a inspiré à maintes reprises. C’est un peu la fin de l’histoire ou du moins d’un chapitre car il reste 1000 choses à faire. Et puis…
Et puis j’ai vécu cette aventure telle que je l’avais rêvée il y a 3 ans. Mieux même…Si c’était à refaire, je ne changerais rien de ces dix jours. Aujourd’hui, nous sommes tous riches à notre façon de cela. C’est en nous, pour toujours. J’ai la sensation d’avoir franchi une étape dans ma vie. Mener un tel projet de bout en bout, avec de tels moments dans de tels lieux est une expérience singulière et magnifique. Avoir partagé cela avec l’équipe est ce qui me touche le plus. Nous avons tous –je pense- appris sur nous, sur les autres, sur nos capacités à endurer et à nous enthousiasmer. Au fond, j’ai la sensation d’avoir compris des choses. Je ne saurais dire quoi précisément. Peut être faut il que je retourne courir cette Death Valley si fascinante.


Quelques jours plus tard, Nathalie se moque toujours de moi. « Tiens voilà le bling-bling finisher… » Depuis l’arrivée, la médaille et la boucle de ceinture ne quittent plus mes poches. Elles teintent à chaque pas, bling-bling. Je suis si fier de tout ça…

(Photos Luis Escobar, AdventureCorps, Philippe Poinot et équipe "Objectif Badwater 2010")

Article paru dans le magazine Ultrafondus de septembre 2010, version pdf disponible.

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2018, Ambassadeur Topo Athletic

100kmPia2017 toumazouJe suis depuis mars 2018 ambassadeur de la marque Topo Athletic qui fabrique d'excellentes chaussures de running à "drop réduit", 0 à 6mm.
J'avais testé la Fly Lite avec succès et surtout beaucoup de plaisir lors des 100km de Pia en novembre.
J'ai donc récemment reçu une première dotation avec  la version 2 de cette chaussure Fly Lite que j'aime beaucoup avec son drop de 3mm. Je ne manquerai pas de la tester intensivment très bientôt et de vous faire un retour d'expérience comme on dit dans le spatial.

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Les 100km de Pia pour mes 50 ans

100km Pia 2017Comment célébrer "dignement" un anniversaire des 50 ans qui vous travaille?
En courant un 100km, ceux du Spiridon Catalan en l'occurrence. Simple, non?
C'est donc ce que j'ai fait le samedi 4 novembre 2017. Au programme de ce jour, une température agréable, des organisateurs au petit soin, des copains retrouvés et croisés 20 fois sur cet aller-retour à courir 10 fois.

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It's been so long...

ToumazouEntorse smallVoilà bien logntemps que le site n'a pas été mis à jour. La faute à la vie en général et des priorités mises sur bien d'autres choses du quotidien.
Depuis que je travaille à Bruxelles, j'ai evidemment moins de place pour la course : peu d'espace pour courir, peu de temps, plus de fatigue et donc moins d'envie. Moins de disponibilité aussi pour écrire et mettre à jour le site. Une famille en expatriation demande pas mal de disponibilité et d'énergie.

J'ai bein fait quelques courses mais sans possibilité de performances. Et quand c'était l'objectif, il n'était pas atteint. J'ai aussi fait de bonnes conneries, comme ce trail de 76km peu technique où je me suis tordu la cheville au départ mais que j'ai couru néanmoins durant 7 heures ce qui m'a valu le résultat de la photo.

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Instantanés...

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guillemet-openLa terre, c'est le Paradis, le seul que nous ne connaîtrons jamais. Nous le comprendrons le jour où nos yeux s'ouvriront. Inutile d'en faire un Paradis, c'est le Paradis. Nous n'avons qu'à nous rendre dignes de l'habiter. L'homme nanti d'un fusil, l'homme qui a le meurtre dans le coeur est incapable de reconnaître le Paradis même si on le lui montre."
Henry Miller, Le cauchemar climatisé

Lexique

courir : v. i., se déplacer en agitant les jambes ou les pattes comme pour marcher mais à vitesse plus élevée.

simplement : adv., de façon simple, facile à comprendre.

plaisir : n. m., sensation, émotion, agréable de satisfaction.

envie : n. f., besoin qu'on a le désir de satisfaire.

bien-être : n. m., sentiment de bonheur, d'aisance spirituelle.